Felicity a une sœur qui s'appelle Anne Sofie

Douce France

Par Laurent Bury | ven 08 Novembre 2013 | Imprimer
 
Parmi les chanteuses étrangères qui ont trouvé dans le répertoire français, on a beaucoup loué la très grande Dame Felicity Lott qui, outre ses rôles mozartiens et straussiens, triompha en Louise, en Blanche de la Force et dans l’univers de la mélodie, avant de s’encanailler délicieusement en Belle-Hélène ou en Grande-duchesse de Gérolstein. A l’heure où Dame Felicity se fait hélas plus rare, le flambeau de la francophonie et de la francophilie est repris par sa cadette Anne Sofie von Otter, à qui la musique française doit beaucoup : excellente chez Gluck, mémorable Médée dans le Thésée de Lully, grande Phébé pour Rameau, interprète privilégiée de Berlioz, elle fut une bien belle Mélisande, une inhabituelle Carmen, elle nous a révélé les mélodies de Cécile Chaminade et fut l’interprète de Fauré ou de Chausson… Elle aussi s’est aventurée en territoire offenbachien, avec une première Grande-duchesse, mise en scène par Christoph Marthaler à Bâle en décembre 2009).
La mezzo suédoise a aussi un autre visage, puisqu’elle est une adepte du crossover : en 2001, elle enregistrait un disque avec Elvis Costello, et en 2010, elle chantait Barbara et Léo Ferré avec le jazzman Brad Mehldau. Et c’est l’originalité du double album qui sort aujourd’hui chez Naïve de réunir le « savant » et le « populaire », la mélodie et la chanson, avec même, sur le deuxième CD, un titre qui aurait eu sa place sur le premier, la « Chanson d’automne » de Reynaldo Hahn. Douce France est évidemment une chanson de Charles Trénet, mais cette formule permet de rassembler toutes ces musiques sous le parapluie de la francophilie. Pour le versant « mélodies », Anne Sofie von Otter est accompagnée au piano par son vieux complice l’excellent Bengt Forsberg, auquel se joignent l’altiste Antoine Tamestit pour les trois dernières plages, ainsi que Björn Gäfvert à l’harmonium pour « Vogue, vogue la galère ! » de Saint-Saëns. Côté chansons, c’est tout un ensemble de musiciens qui est sollicité pour des arrangements sobres et respectueux des différentes ambiances : accordéon, violon, piano et basse pour un « Göttingen » magistral, par exemple. On pourra être un peu surpris par certaines interprétations où Von Otter s’éloigne forcément du style des créateurs : « Padam padam » paraît d’abord bien désinvolte, faute d’être chanté avec les tripes comme le faisait Piaf, mais on lui trouve vite un charme différent, et pourtant réel. La mezzo excelle dans le registre nostalgique, mais sait aussi laisser s’exprimer son énergie dans des titres comme « Boum ! » ou dans un célébrissime extrait des Demoiselles de Rochefort, en duo avec Margareta Bengtson.
Quant aux mélodies, là où l’attendent bien davantage les mélomanes, Anne Sofie von Otter a concocté un programme idéal, qu’on pourrait diviser en deux parties. Les neuf premiers titres nous donnent à entendre un Reynaldo Hahn jamais mièvre, avec le juste dosage de vigueur et de délicatesse. Les Saint-Saëns sont tout aussi bien venus et séduisent par leur climat sensible. Musicalement, tout change avec Ravel, dont l’archaïsme exquis nous éloigne du côté plus salonnard que pouvaient avoir les précédents titres. Dommage que ne soit gravé ici qu’une seule des Deux Epigrammes de Clément Marot, car « D’Anne jouant de l’espinette » donne bien envie d’écouter l’autre. Déjà maintes fois enregistrées, les envoûtantes Chansons de Bilitis trouvent ici une interprète rêvée, sans emphase ni froideur. Belle découverte avec les deux mélodies de Charles-Martin Loeffler, trop rare au disque : la très opératique « Cloche fêlée », pour voix, piano et alto, s’impose par l’originalité de son accompagnement, tandis que la sarcastique « Sérénade », également sur un texte de Verlaine, forme un parfait diptyque avec la bien plus célèbre « Danse macabre » de Saint-Saëns. Toutes ces pièces, Anne Sofie von Otter nous les propose dans un excellent français (ah, si tous nos compatriotes avec la même diction !) et sait les habiter avec la ferveur nécessaire pour que jamais ne s’installe la lassitude ou la monotonie. Tant que la musique française sera défendue ainsi, elle durera.
 
  
 
 
 

 

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