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Il bel sogno (divers)

Par Placido Carrerotti | dim 21 Février 2010 | Imprimer
Les artistes albanais sont rares dans le paysage lyrique et Inva Mula fait ainsi figure d’exception. Lauréate en 1993 du premier concours Operalia de Placido Domingo (quelques mois après la chute du régime communiste), elle apparut au concert final sur la scène de l’Opéra Bastille pour n’y revenir qu’en 2001 pour une série de Bohème (rôle de Musetta) puis quelques Micaela en 2002 et une Violetta en 2004. Auparavant, repérée par Pierre Jourdan, elle apparait  au défunt Théâtre Impérial de Compiègne dans la version française de la Médée de Cherubini 1996, avant une splendide Jolie Fille de Perth en 1998.  Citons également un Ivan IV aux Champs-Elysées en 2002 et surtout une Rondine au Châtelet en 2005 où elle remplace en catastrophe Angela Gheorghiu. Apprécié de Nicolas Joel, celui-ci la réinvite après une longue absence : Mireille a l’honneur d’ouvrir son nouveau mandat à Garnier, suivie par une nouvelle série de Bohème où le soprano interprète cette fois le rôle de Mimi.
Pourquoi cette évocation de carrière ? Parce que ce CD proposé par Universal a l’immense avantage de l’honnêteté : ce qui nous est donné à entendre ici, ce n’est pas l’approche bâclée d’un artiste enchainant les enregistrements d’ouvrages qu’elle n’oserait pas chanter à la scène (ou bien une fois seulement, pour la prise de son). C’est le reflet du talent d’une artiste qui a rodé ses rôles et qui nous apparait ici avec ses qualités et ses limites, sans tricherie. Et c’est également le reflet de son répertoire réel : Verdi, Puccini, Gounod, Massenet … il ne manque que Bizet !
Ce qui séduit chez Inva Mula, c’est d’abord une aisance vocale, un legato impeccable, une belle maîtrise du souffle, un raffinement (pas si courant que ça chez Puccini par exemple dans lequel elle évite un sentimentalisme excessif), une capacité à colorer et à donner du sens au mot (vertus particulièrement remarquables dans l’air de la Marguerite du Faust de Gounod). A ce titre, la capacité à composer un personnage en quelques mesures est proprement remarquable et s’explique aisément : Mula ne découvre pas la partition la veille de l’enregistrement !
Au chapitre des limites, on relèvera des vocalises pas toujours parfaites, mais plus réussies que sur le vif : si les récentes représentations parisiennes de Mireille avaient laissé entrevoir pas mal d’approximations techniques, le travail en studio permet à l’artiste de polir son approche. De plus, la voix retrouve une certaine largeur qui lui manquait sur la trop grande scène de Garnier. L’ambitus est moins généreux qu’autrefois : pas de contre ré à la fin de Thaïs et un timide mi-bémol pour Violetta. Enfin, on pourra juger le timbre un peu impersonnel.
Au-delà de ces considérations, on sera séduit par une capacité à transmettre une émotion délicate ;  comme si, au-delà des personnages incarnés, c’était le destin même de la chanteuse, ses difficultés, qui nous touchaient à travers son chant ; c’est un art nourri par l’expérience d’une vie, avec cette sorte de fêlure à fleur de peau si bien relevée par Sylvain Fort à l’occasion de sa Rondine du Châtelet (http://www.forumopera.com/v1/concerts/rondine_chatelet05.htm) par lequel s’ouvre ce récital.
Pour un programme relativement peu original et face au souvenir des grandes références du passé, il aurait fallu un grand chef capable d’aider Inva Mula à se transcender. Hélas, à la tête d’un orchestre correct mais sans grand relief, Ivo Lipanoviç se contente d’une battue uniforme, incapable de varier son approche stylistique en fonction des répertoires ou d’assurer une vraie tension dramatique.
Autre regret, à l’ère du numérique, on sait aboutir à la perfection, et on n'hésite pas enregistrer des "patchs" pour corriger les imperfections ... Or, dans le présent enregistrement - économie ou une négligeance des producteurs ? -... il subsiste ça et là deux ou trois accrocs (une raucité, une note qui se brise trop vite …).
Malgré ses limites, le récital s’écoute avec plaisir et on ne peut qu’espérer qu’Inva Mula puisse à l’avenir enregistrer des intégrales plus ambitieuses artistiquement.
 
Placido Carrerotti
 

 

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