Celles-ci ne flétriront jamais

Fleurs

Par Yvan Beuvard | jeu 17 Décembre 2020 | Imprimer

Depuis son envol à Bordeaux, il y a un peu plus de dix ans, Melody Louledjian aura fait son chemin. L’élève de Françoise Pollet et d’Edith Mathis s’est constitué un répertoire impressionnant. Non contente d’incarner un peu partout les grandes héroïnes de sa tessiture, elle s’illustre dans nombre d’œuvres de notre temps avec les ensembles les plus prestigieux. Son irrésistible ascension ne lui vaut que des louanges, et nous ne ferons pas exception.

Lille devait découvrir ce programme en mai. Las, nos interprètes auront dû attendre Aix-en-Provence, en juin, pour en révéler les richesses. Ici, elle nous invite dans son jardin secret pour aller à la découverte de cycles et de mélodies rares de musiciens français du siècle dernier, et nous offrir un bouquet aussi riche que coloré, aux fragances les plus subtiles.

Dans ses souvenirs (« Allegro appassionato ») Jean Wiener consacre quelques lignes à ses Chantefleurs (1954), rappelant qu’à l’occasion de la remise du Grand prix du disque français, en 1955, invité au déjeuner, il y retrouva, sans le reconnaître Honegger, effrayant « mort vivant », qui devait disparaître quelques jours plus tard… Il avait enregistré trente pièces du cycle, dans un arrangement vocal de Raoul Curet, avec les Quat’Jeudis, pour Ducretet Thomson (mono, 25 cm). Deux enregistrements destinés à la jeunesse, devenus rares sinon introuvables avaient succédé. Ainsi nous ne disposions pas de la version originale de ce délicieux recueil, sans prétention, sur de savoureux poèmes de Desnos. Cinquante petites pièces d’une durée moyenne d’une minute, en parfait accord avec la simplicité, la fraîcheur des textes, ici réalisées avec une forme de désinvolture, d’un humour très français, commun à Satie et à l’ami Poulenc. La variété des inspirations, des styles nous fait regretter que, pour n’avoir pas été des Six, pour avoir été « inspiré par trois dieux : Jésus, Bach et Lénine », l’ostracisme dont souffre ce merveilleux compositeur le tient encore éloigné du public. Merci, déjà, à Melody Louledjian de nous le rappeler. Elle trouve toutes les intonations, toutes les couleurs, toutes les nuances pour ravir l’auditeur. Rien que pour ces pièces, l’enregistrement s’imposait. Comment résister au charme de la Belle de nuit (27), suivi d’un Coquelicot – cocorico qui aurait pu être signé Ravel dans ses Histoires naturelles, si Jules Renard en avait écrit le texte ? Le sourire, la légèreté et l’émotion se conjuguent ici à merveille. « Notre dette envers Jean Wiener est immense » écrivait Milhaud dès 1927…Le bouquet se devait d’être enrichi. Les sept petites pièces de Milhaud (Catalogue de fleurs, sur des poèmes de Lucien Daudet, op 60), s’imposaient. Comme pour ses Machines agricoles, contemporaines du cycle, il s’agit d’un catalogue descriptif dont l’insertion finale « vous recevrez les prix par correspondance » ne laisse aucun doute. L’esprit, la joie, la lumière sont bien présents, et nos interprètes savent les traduire mieux que quiconque. Autres raretés, les Fleurs, d’Erik Satie, puis une anonyme qui illustrait la Nature morte d’Honegger, peu importe. Deux ancolies, de Lili Boulanger, participent à la guirlande. Pour conclure, touchante et désuète, écrite pour Berthe Sylva, ce ne sont pas les larmoyantes Roses blanches, mais L’âme des roses, chanson à laquelle l’élégance de style, la distinction du chant de Melody Louledjian apportent une senteur particulière. Soulignons au passage son éclectisme en rappelant l’extraordinaire palette de ses engagements. Aucune démonstration virtuose, le naturel, la simplicité, servis par une voix colorée, expressive, comme par une profonde intelligence des textes. Digne successeur de Dalton Baldwin, Antoine Palloc, l’un des pianistes les plus recherchés pour sa culture musicale et sa maîtrise, se montre d’une attention et d’un engagement exemplaires. Autant que la voix, son jeu épanoui exhale les senteurs les plus riches, les plus diverses.

Avant d’aller chez votre fleuriste, commencez par votre disquaire !

La plaquette bilingue (anglais-français), introduite par Alain Duault, comporte évidemment tous les textes chantés, sa présentation et son illustration participent aussi au bonheur de l’écoute.

 

 

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