L'île aux trésors

Franz Beck - L'Isle déserte

Par Yvan Beuvard | dim 09 Janvier 2022 | Imprimer

Faut-il faire confiance au récit historique et aux spécialistes ? Chaque jour nous apporte son lot de découvertes, de résurrections, qui remettent en cause bien des idées reçues, bien des hiérarchies, rabâchées depuis des décennies, sinon des siècles. Les raisons de la notoriété, de la renommée, de la gloire sont incertaines, parfois impures. La vie de notre compositeur, Franz Beck, fut pourtant fertile en scandales, avant qu’il s’installe chez nous en bon père de famille (au moins pour les apparences). C’est après avoir tué son adversaire en duel qu’il aurait quitté Mannheim pour l’Italie. C’est pour avoir enlevé une élève dont il s’était épris (elle avait treize ans et demi, il était trentenaire) qu’il fuit l’Italie pour Marseille, puis pour Bordeaux, où il s’installa jusqu’à sa disparition.

A part MGG et le Grove’s Dictionnary, qui lui consacrent plusieurs colonnes, seul le CMBV (base Philidor) dédie à Beck une notice de qualité. Frédéric Robert lui réserve une vingtaine de lignes dans le dictionnaire de Marcelle Benoît, centré sur la musique en France aux XVIIe et XVIIIe siècles.  Jean Mongrédien (La musique en France des Lumières au Romantisme,1986) ignorait totalement le Bordelais. Les recherches, essentielles, publiées par les Presses Universitaires Bordeaux (N°2 de la revue « Lumières », 2003), n’ont pas trouvé l’écho attendu. Sans doute serait-il temps de nous réapproprier cet extraordinaire musicien né Rhénan, certes, mais ayant choisi notre pays, et ayant exclusivement écrit dans notre langue, pour le Grand Théâtre de Bordeaux, sur lequel il régna, pour l’Eglise, pour le Concert spirituel. Sa femme détruisit ses œuvres « révolutionnaires »…

Franz Beck est né en 1723 à Mannheim où il a été l’élève de Stamitz et mort à Bordeaux en 1809, après avoir assimilé la musique italienne, auprès de Galuppi, entre autres. Il introduisit le Sturm und Drang en France, bien avant que Haydn y soit joué. Sa langue est expressive, héritée de chacune des écoles dominantes de l’Europe d’alors. Contrastée, avec un usage régulier des appoggiatures et de la seconde augmentée, nombre de musicologues germaniques considèrent son écriture comme anticipant celle de Haydn et Beethoven, force exemples à l’appui, puisque ses symphonies – toutes éditées en leur temps à Paris – sont connues Outre-Rhin par une réédition « moderne ». Son œuvre, considérable, demeure encore méconnue en France, où il passa l’essentiel de sa vie créatrice. En dehors de chercheurs bordelais, seul Marc Vignal a souligné l’intérêt de son œuvre. Frédéric Robert le qualifiait de « compositeur allemand ». Ce sont nos voisins et quelques anglo-saxons qui se sont approprié son legs. Pourtant, dès 1750, c’est à Paris que ses symphonies sont imprimées, c’est à Paris que le Concert spirituel diffusera ses œuvres vocales et orchestrales, c’est encore à Paris qu’il aura des élèves appelés à de belles carrières (Pierre Gaveaux, Blanchard entre autres). Tous ses descendants furent français.

On a même oublié qu’il avait illustré l’un des livrets de Metastase ayant donné naissance à des dizaines d’opéras, L’Isola disabitata. On ne se souvient plus guère que de ceux de Haydn, postérieur même s’il fut donné la même année, (produit récemment à Dijon : une île de rêve), de David Perez (recréé à Ambronay) et de Manuel Garcia. L’histoire est connue : Constance, épouse infortunée, et sa très jeune sœur, Laurette, ont été abandonnées, seules, sur une île déserte au cours d’un naufrage. Constance se croît trahie et son ressentiment durera des années, lorsque son époux (Dorval) accoste, à sa recherche, après avoir été prisonnier de pirates. Il est accompagné de Sainville, jeune homme qui s’éprendra de Laurette, et tout se termine pour le mieux. Le livret de Metastasio avait déjà fait l’objet de traductions en français (dès 1758, Jean-Baptiste Collet). Pourquoi Beck s’en est-il remis à Charles Pierre Hyacinthe, comte d’Ossun, époux de la « dame d’atours » de Marie-Antoinette, pour versifier son livret ?  La proximité à Bordeaux de son domaine ? Peu importe. Les huit numéros (7 arias et le chœur final) prévus par le livret original passent à dix. Quatre personnages, quatre sections aux tonalités marquées, et assorties de contrastes liés aux scènes. Pour une production lyrique, les textes parlés ne nous sont pas parvenus, mais devraient être reconstitués aisément à partir de l’original italien et de sa traduction française.

Heureusement, Michael Schneider et son ensemble La Stagione, associés à CPO, la valeureuse maison d’Osnabrück, après avoir gravé nombre de symphonies et le Stabat mater, ont osé réaliser cette Isle déserte, dont l’unique partition – manuscrite – se trouve à la BnF. La distribution réunit quatre jeunes mozartiens confirmés : Ana Maria Labin qu’apprécient aussi les amateurs de musique baroque, Samantha Gaul, « Jeune espoir 2018 » de Opernwelt, soprano léger à la carrière déjà prometteuse, Theodore Brown et Fabian Kelly, ténors, respectivement britannique et allemand.

L’ouverture est plus qu’un prélude instrumental : son organisation, sa tempête, introduisent l’ouvrage, avec une puissance dramatique peu commune. Le langage harmonique, neuf, d’une rare audace, les contrastes accusés, le traitement orchestral, hérités de l’Ecole de Mannheim, soutiennent la comparaison avec ce qu’écrit Mozart à la même époque et anticipent le romantisme. La caractérisation des personnages est réussie : chacun des chanteurs se voit confier deux arias, un duo et le quatuor final, à l’exception de Constance qui chante en outre un récitatif accompagné, et de Sainville qui n’a qu’un seul air. « Une épouse infortunée », premier air de Constance, est d’une belle conduite, introduit avec un hautbois douloureux. On lui préfère encore le récitatif accompagné et l’aria qui précèdent le finale, où la psychologie est fouillée, et dont la force expressive est incroyable. Celui de la jeune Laurette traduit fort bien son insouciance et sa joie de vivre. Le duo des sœurs n’est pas moins réussi. Les hommes ne sont pas en reste. Le duetto « Pour toi j’ai l’âme atteinte » où Laurette et Sainville tombent amoureux n’est pas une bluette comme le Paris d’alors en raffolait. Le quatuor final est magistral. Sans avoir l’ampleur concertante de l’équivalent de Haydn, il en soutient la comparaison, dramatiquement et musicalement. Beck possède une science de l’orchestre qui force l’admiration.  L’orchestration est aboutie et fait la part belle aux solistes (les bois, le splendide cor du n°9, etc.). La dynamique qu’imprime Michael Schneider, sa parfaite connaissance de l’ouvrage, l‘engagement de chacun font de cet enregistrement une réussite exceptionnelle. Les écoutes répétées, à distance, ne font que confirmer notre bonheur, assorti d’une seule petite réserve : malgré la maîtrise de notre langue par chacun des chanteurs, il paraît évident que celle-ci aurait été mieux servie par des francophones. Que n’ont-ils eu la curiosité et l’audace de ressusciter cette œuvre ? À leur tour, maintenant !

La notice boude notre langue (allemand et anglais). Ses inexactitudes, étrangement entretenues par la musicologie allemande, sont surprenantes : ainsi, la date de naissance, pourtant clairement établie, le prénom authentique (Franz Xaver, et non pas Ignaz, second prénom de son frère), sont erronés… mais le livret y est reproduit (avec sa traduction allemande).

Puisse cet enregistrement susciter la curiosité de nos interprètes et, surtout, réhabiliter l’œuvre de cet admirable compositeur, qui n’est pas un petit maître. C’est là notre souhait.

 

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