Gabrieli sans éclat

Gabrieli / In festo sanctissimae trinitatis

Par Yvan Beuvard | lun 12 Mars 2018 | Imprimer

La vie et l’œuvre de Giovanni Gabrieli sont indissociables de Venise et de San Marco. La polychoralité fastueuse qu’il y développa aura marqué ses contemporains, ses élèves et successeurs, et demeure encore synonyme de grandeur, d’éclat et de brillant. C’est une pratique maintenant familière que d’organiser un programme musical centré sur Gabrieli selon le calendrier liturgique d’une grande fête vénitienne.  Jean Tubéry, auquel on doit cette réalisation, y souscrit en choisissant la fête de la très Sainte-Trinité.  Ainsi introduit-il les œuvres inhérentes à cette liturgie par le monumental et bien connu  in ecclesiis .  La pièce est riche de sortes de couplets – soli, duos, quatuors, symphonies, tutti choraux et instrumentaux – propres à illustrer de façon vivante et contrastée le caractère grandiose et intime du cadre et de la cérémonie. La fermeté et la souplesse de la direction ne permettent pas de dissimuler la relative maigreur des effectifs instrumentaux engagés (dont deux trombones et trois cornets, alors que les témoins font état de dix sacqueboutes et de quatre cornets, sans étendre la comparaison aux autres participants). La spatialisation, puisque trois groupes distincts participent à l’exécution, est difficile à percevoir : « difficile de distinguer l’écho des sons », aurait dit Yvan Audouard. C’est très propre, clair, mais l’énergie, la puissance attendues font défaut. Le parti-pris d’inscrire Gabrieli dans la filiation de Palestrina peut paraître cohérente, malgré l’antagonisme avec Rome et l’orgueil vénitien. Le motet suivant « Benedicamus es Domino », comme le  « Confitebor tibi Domine » à trois choeurs, particulièrement soignés, retenus, atteignent une réelle beauté. La dynamique est cependant amoindrie par cette volonté de souplesse constante. La joie du « Jubilate Deo »  manque d’éclat.  Les qualités du Chœur de Chambre de Namur ni des solistes ne sont en cause. « Domine Deus noster », souple, limpide,  renvoie à la polyphonie renaissante plus qu’il ne regarde vers Schütz  et Monteverdi. Ecrit pour le jour de l’Ascension, le monumental « Omnes gentes » (psaume 46), à 16 voix, qui conclut le premier volume des Sacrae Symphoniae, achève ce programme intéressant, dont l’éclat et le mordant sont trop souvent absents. Des canzone de Giovanni, aux vents, et de son oncle, Andrea, à l’orgue,  permettent des plages renouvelées, dans une cohérence tonale parfaite, comme un motet de Palestrina agrémenté de diminutions par Bassano. Pourquoi n’avoir pas  envisagé le plain-chant (grégorien ou ambrosien) pour mieux marquer la relation contrastée aux fastes de la polychoralité ? La virtuosité des instrumentistes de La Fenice est bien connue. Leur cohésion, leur harmonie sont manifestes. Tout juste nous manque-t-il la dimension spatiale festive, grandiose. Il est permis de préférer Paul McCreesh et ses Gabrieli Consort and Players à cette réédition.

 

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