De l'ombre au grand soleil

Gaude Felix Padua

Par Sylvain Fort | lun 24 Juin 2019 | Imprimer

Qui était ce Johannes de Lymburgia, alias Giovanni di Francia cantore, qui œuvra dans la première moitié du XVe siècle à Liège, mais aussi et surtout en Italie du Nord, notamment à Vicenza ? Nul ne le sait exactement mais Baptiste Romain, artisan merveilleux de ce disque, s’étonne qu’un legs de cette ampleur et de cette qualité, consigné dans le manuscrit Q15 de Bologne, n’ait pas valu à Johannes de Lymburgia une postérité plus heureuse. Les pièces réunies ici sont un premier pas dans cette direction. L’exécution qu’en propose l’ensemble « Le Miroir de Musique » est d’une telle splendeur que Johannes passe d’un coup de l’ombre complète au grand soleil. 

Les formes et les registres ici alternent, signe d’un compositeur à l’inspiration variée, rebelle à tout psittacisme, allant du profane au sacré, de la polyphonie la plus savante au sens mélodique le plus développé, de l’ancienne tradition grégorienne aux formules les plus modernes. Passons outre l’envie qui naît naturellement d’entendre de ce compositeur une œuvre qui fût d’un seul trait, et non de pièces choisies : ce qui compte est que partout, jusque dans la déploration, règne une modeste allégresse, une recueillement secrètement joyeux, comme dans ce Recordare frater pie ou dans ce Virginis proles, cantique à la  Vierge Marie mêlant la méditation la plus grave du récitant à l’enjouement des voix féminines contant l’histoire mariale. La mélopée du Magnificat est proprement envoûtante : s’y épanouit une lumière tendre, colorée par des voix d’une sensibilité immédiate, vibrantes comme rarement, dépourvues des acidités qui trop souvent désincarnent ce type de musique. 

Ainsi, quelque chose d’intimement charnel se met à cette élévation, et vient nous saisir plus sûrement. Le soprano de Jessica Jans est une découverte troublante : par le fruité de son timbre et la religiosité naturelle de son interprétation, elle rend compte de l’enracinement terrestre et de l’assomption céleste avec une évidence absolue. Sabine Lutzenberger a cette simplicité grave qui vient nous chercher au fond de l’âme. Les deux voix d’homme, Jacob Lawrence (ténor) et Cyprien Sadek (baryton) ne font aucune concession aux facilités éthérées : leur chant est de cantors robustes qu’éclaire une religiosité sans détours. Le Salve Virgo Regia qui conclut cet enregistrement concentre à lui seul toutes les vertus entendues au cours de ce programme : tant de pureté dans la célébration, tant de sérieux dans l’élévation nous donnent accès à une beauté précieuse comme un secret. 

 

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