Tellement plus que de la musique de table

Georg Philipp Telemann, Masterworks

Par Laurent Bury | lun 21 Août 2017 | Imprimer

Depuis quelques années, voire quelques décennies, Telemann a bien changé de visage grâce aux efforts de redécouverte mené par différents interprètes, René Jacobs au premier chef. Tout comme Vivaldi ne se limite heureusement plus à ses Quatre Saisons, il n’est désormais plus permis de réduire à sa Tafelmusik un compositeur aussi prolifique et aussi inspiré que le bon Georg Philipp, mort il y a tout juste deux cent cinquante ans. Des cantates par douzaines, une centaine d’oratorios, une cinquantaine de Passions, une quarantaine d’opéras : rien que pour sa musique vocale, il y a de quoi donner du travail aux ensembles baroqueux pour pas mal d’années encore.

Autant dire qu’avec un coffret réunissant pourtant trente CD, Sony donne à savourer un échantillonnage représentatif de la production telemannienne en puisant simplement dans son fonds de catalogue (et en réunissant des enregistrements principalement parus sous l’étiquette Deutsche Harmonia Mundi, mais également quelques-uns venant de Vivarte – les quatuors parisiens – ou de Seon – les sonates pour flûte et Sonate metodiche). Naturellement, on y trouvera pas mal de musique instrumentale, par les meilleurs interprètes, notamment Gustav Leonhardt et les frères Kuijken, ou confiée à toutes sortes de formations germaniques spécialisées (Freiburger Barockorchester, Camerata Köln, Collegium Aureum…)

A des degrés divers, la voix est présente dans treize des trente disques. Signalons d’abord les cinq disques réunis sous l’appellation Der Getreue Music-Meister (« le maître de musique fidèle »), titre d’un bimensuel destiné aux musiciens amateurs, publié à Hambourg en 1728-1729, et qui contenait principalement des œuvres de Telemann. Chacun des vingt-cinq numéros publiés, appelés « leçons », inclut entre une et quatre pièces, curieux mélange de musique de chambre et d’arias tirées d’opéras de Telemann. La version proposée par Sony n’est pas celle, (pré-)historique, de 1967, avec une équipe de sept chanteurs dont Edith Mathis, Ernst Haefliger ou Gerhard Unger, mais l’intégrale sortie en 1992, avec cinq chanteurs peut-être plus habitués aux cantates de Bach qu’à l’opéra. En revanche, les deux disques de cantates profanes et sacrées nous renvoient bien à une époque où la notion d’interprétation « historiquement informées » n’en était qu’à ses balbutiements : 1962 pour les profanes (avec notamment Siegmund Nimsgern), 1968 pour les sacrées, avec rien moins que la suave Elli Ameling et cet illustre Evangéliste que fut Kurt Equiluz ; ce volume 24 fait d’ailleurs le grand écart sur le plan chronologique, puisque près d’un demi-siècle sépare « Du aber Daniel, Gehe hin » avec les chanteurs susmentionnés de la cantate « Ino » (plus mythologique que sacrée, au demeurant) gravée en 2015 par l’excellente soprano Ana Maria Labin.

Quasi-oratorio pour quatuor vocal, chœur et orchestre, dont le format annonce, en plus modeste, un peu les grandes réussites de Haydn dans ce domaine, Die Tageszeiten décrit en musique le matin, le midi, le soir et la nuit, mais hélas sans aucun duo ni trio puisque chaque soliste vocal se voit confier une partie de la journée, et en ne laissant au chœur que le soin de conclure brièvement à chaque fois. On relève dans la distribution le nom de Hans Peter Blochwitz, grand mozartien en son heure.

Deux opéras, enfin, qui témoignent de l’originalité formelle que le genre avait pris à Hambourg, mélangeant allègrement les langues, italien et allemand pour Flavius Bertaridus, français, italien et allemand pour Orpheus. De ce dernier, René Jacobs avait enregistré une intégrale en 1996, mais il s’agit ici d’une version plus récente, et assez peu marquante, parue en 2011. Le rôle-titre échoit à Markus Volpert, voix sans grand relief, et l’on imagine mal comment la délicate Dorothee Mields pourrait rivaliser, en Orasia, avec des titulaires de la trempe de Dorothea Röschmann ou Ann Hallenberg, qui s’y sont illustrées. Le meilleur de ce coffret est donc certainement le Flavius Bertaridus dont l’intrigue est celle de la Rodelinda de Haendel, à cette différence près que le fils de Bertarido est ici en âge de chanter – où, sous la direction inspirée d'Alessandro De Marchi brillent en revanche des personnalités comme Maite Beaumont dans le rôle-titre, et malgré les accents de méchant que prend Antonio Abete, peut-être à cause de la mise en scène, le disque ayant été enregistré dans la foulée des représentations données à Innsbruck en 2011.

 

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