Drame de la jalousie

George Frideric Handel : Semele, dirigé par Leonardo García Alarcón

Par Charles Sigel | jeu 10 Février 2022 | Imprimer

À Londres en février 1744, en plein Carême, les âmes pieuses offusquées par la sensualité de l’intrigue de Semele et ses sous-entendus érotiques le qualifièrent de « bawdy opera »*. De surcroît, les amateurs d’opéra italien trouvèrent cet oratorio trop anglais, et les plus insulaires des auditeurs trop italien et trop opéra. Résultat : on ne le donna que quatre fois au King’s Theatre de Covent Garden. Handel (il avait adopté cette graphie de son nom) fit des coupures dans sa partition pour apaiser les plus chastes oreilles et la modifia pour se concilier les mélomanes des deux bords. Mais, à la reprise en décembre de la même année, ça ne marcha pas mieux. La partition charcutée par les différentes éditions disparut pour ne réapparaître qu’au vingtième siècle, restituée par de distingués musicologues. Dommage pour une œuvre composée en un mois seulement, mais par un Handel très inspiré, qui, contrairement à toutes les habitudes (les siennes notamment) n’avait presque pas réutilisé d’anciens matériaux.

Semele, c’est un opéra déguisé en oratorio, l’histoire des amours de Jupiter et de Sémélé, contrariées par la jalousie bien connue de Junon et par l’ambition de Sémélé, qui voudrait, pure folie suggérée par Junon, que Jupiter fasse d’elle une déesse. Il ne faut pas viser trop haut, voilà la gentille morale raisonnable de cette histoire, où Handel confiait un rôle majeur à Elisabeth Duparc (dite « la Francesina »), la muse de ses dernières années, dont on aimait le timbre et l’agilité de la warbling voice, la voix de fauvette. Le rôle de Jupiter était tenu par John Beard, ténor vedette, créateur de Samson, Jephtha et Judas Maccabée, chanteur à la « voix plus forte que suave », dit Charles Burney.


Ana Maria Labin à Beaune © D.R.

Cet enregistrement-ci a été réalisé au Grand Manège de Namur dans la foulée de la version de concert donnée en 2021 dans la cour des Hospices de Beaune, et avec la même distribution. Au premier rang de laquelle on trouve Ana Maria Labin dans le rôle-titre. Notes hautes lumineuses, trilles et vocalises impeccables, ligne de chant dessinée avec élégance, et surtout un timbre soyeux (avec un je ne sais quoi qui suggère la mélancolie), tout est parfait, si ce n’est qu’on souhaiterait un petit peu plus, comment dire ? d’éclat, d’ironie, d’amusement.
Mais sa redoutable scène d’entrée « Ah me ! What refuge now is left me ? », récitatif accompagné aux affetti versatiles entre plainte et rage, suivi d’une voluptueuse aria appelant Jupiter à l’aide, où la voix se fait languide, avant un allegro où elle imite les trilles de l’alouette du matin, tout cet ensemble qui certes appartient davantage au monde de l’opéra qu’à celui de l’oratorio suffit à montrer la virtuosité d’Ana Maria Labin.
Parmi les pages célèbres de Semele, l’air final du premier acte « Endless pleasure », repris par le toujours excellent Chœur de chambre de Namur, jubile de roulades, trilles et gazouillis inventifs.

Egalement dans le registre ornithologique l’air « No, no, i'll take no less » au troisième acte sera un festival de roucoulades et de vocalises, étonnant du point de vue de la performance. Mais quelques minutes plus tard, sa déploration à l’heure de mourir « Ah me ! Too late I now repent » d’une belle, simple et sincère émotion sera autrement touchante, sur un attentif tapis de cordes tressé par le Millenium Orchestra.


A Beaune. A gauche Lawrence Zazzo, Andreas Wolf, Dara Savinoya © D.R

Sans doute la distribution est-elle le point fort de cette version. Dans le petit rôle de Cupid/Cupidon, Gwendoline Blondeel, alors membre du Chœur de Chambre de Namur, rayonne de fraîcheur juvénile et d’aérienne légèreté dans son air unique, où elle dialogue avec une flûte à bec.

Autre petit rôle, Iris, Messagère des Dieux, échoit à Chiara Skerath, qui fait de son air « There, from mortal cares retiring » un délice de transparence et de pureté.

Au contre-ténor Lawrence Zazzo revient le rôle d’Athamas, le fiancé repoussé par Sémélé mais aimé en secret par Ino : si la voix n’a peut-être plus les moyens qu’on lui connut, l’art du chant, délicat et subtil, y supplée et son duo avec Ino est d’une poignante beauté.

Constamment remarquable, le baryton-basse Andreas Wolf, au superbe timbre, assume, malgré sa jeunesse, les rôles de Cadmus, père de Sémélé, du Grand-Prêtre et de Somnus, dieu du sommeil. Chacune de ses interventions frappe par sa mâle solidité, sa prestance. Voix longue au vibrato sensuel, aux graves profonds, avec de l’éclat et une belle projection.

Le double rôle d’Ino et Juno, assuré par une seule chanteuse (puisqu’au troisième acte Junon doit apparaître sous les traits d’Ino (aux déesses rien n’est impossible), exige des qualités vocales paradoxales. Le long lamento d’Ino, la sœur de Sémélé, « Turn, hopeless lover », permet d’admirer la longue et belle voix de Dara Savinoya dans le registre élégiaque ; on remarque la finesse du phrasé, la musicalité subtile, le lyrisme tendre, la délicate effusion.

Dans le rôle de Junon, on aimerait peut-être que les graves de Dana Savinoya aient un peu plus de consistance (c’est une voix jeune), mais la fureur et l’énergie sont bien présentes dans l’air « Hence, Iris, hence » comme dans la longue scène de l'acte III où, sous l’aspect d’Ino, elle entortille Sémélé qu’elle veut perdre avec autant de virtuosité et de mordant que de perfidie.

On avouera que le ténor Matthew Newlin (Jupiter) nous laisse plus dubitatif. La voix est un peu métallique, les phrasés parfois ingrats, les ornements souvent raides, bref à notre goût  manque le charme. Si on ajoute qu’Ana Maria Labin n’est pas à son meilleur dans l’air « With fond desiring », aux aigus serrés, on regrettera que leur long duo du deuxième acte démarre assez mal. Malgré les belles interventions du chœur des Amours et des Zéphyrs, on restera en manque de volupté.

Matthew Newlin donnera la même impression de verdeur dans son air  « I must with speed amuse her », et cette scène qui choqua les censeurs par son atmosphère voluptueuse en manquera décidément, même dans son effusion finale « Where’er you walk », en mal de moelleux et d’érotisme vocal.

Dans son air du troisième acte, « Come to my arms, my lovely fair », ce Jupiter semblera exsangue, la voix blanche, ses vocalises bien plates, et ses adieux, « ’Tis past, ’tis past », en mal d’émotion. Dommage pour ce rôle qui fut servi, et habité, par les Anthony Rolfe Johnson, John Mark Ainsley ou Richard Croft.

Un mot sur la direction de Leonardo García Alarcón : il nous a semblé qu’elle était ici ou là un peu distante, moins enflammée et fougueuse qu’à l’accoutumée, et qu’il aurait pu emporter davantage ses chanteurs, impression étonnante quand on sait à quel point il aime le théâtre, à quel point il sait en mettre dans tout ce qu’il touche.

Mais impression fugitive, effacée notamment à chaque intervention du Chœur de chambre de Namur, sollicité à dix reprises dans cette œuvre-fleuve. Opulence du chœur des prêtres au premier acte, élégance du chœur fugué des nymphes à la fin du deuxième acte, ou grandiose puissance du chœur final, Handel est tout entier là, et on n’y résiste pas.

* « Not an oratorio, but a bawdy opera » : Non pas un oratorio, mais un opéra paillard, grivois… Le mot est du Révérend Charles Jennens, qui avait été le librettiste du Messiah, trois ans plus tôt.
 

Ana Maria Labin et Matthew Newlin © D.R.

 

 

 

 

 

 

 

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