Graine de star

Arias for Guadagni

Par Bernard Schreuders | lun 17 Septembre 2012 | Imprimer
 
Parmi les idées reçues qui demeurent les plus vivaces sur les castrats, il en est une que le dernier album de Cecilia Bartoli (Sacrificium) a certainement contribué à renforcer : celle d’une voix extraordinaire, à la fois longue, puissante, brillante, au souffle infini et d’une infinie plasticité. Or, Farinelli était un chanteur exceptionnel même parmi ses pairs, qui étaient loin d’aligner systématiquement trois octaves ou de pouvoir se lancer dans ces acrobaties vertigineuses qu’aujourd’hui seule une poignée de gosiers peuvent aborder sans perdre haleine, sinon avec un certain panache. Gaetano Guadagni (1714-1787) apparaît précisément comme l’antithèse du virtuose, mais aussi de la star capricieuse et narcissique. Si le public londonien l’a un jour sifflé, c’est parce qu’il refusait de reprendre ses airs, soucieux de ne pas rompre l’illusion dramatique et affichant une probité tout simplement impensable chez nombre de ses rivaux. Avec Gasparo Pacchiarotti, Guadagni a ainsi incarné le renouveau du chant amorcé dans les années 1750 en réaction aux excès pyrotechniques et aux délires ornementaux, favorisant un retour à l’expression simple des sentiments et à la sensibilité. Sa renommée l’a conduit aux quatre coins de l’Europe, mais l’anthologie que publie Hypérion se concentre sur ses deux séjours londoniens (1749-1753 et 1770-1784), essentiels dans sa carrière, son bref et anecdotique passage en France (1753-4) et ses années viennoises, autre étape capitale qui lui valut de passer à la postérité (1762-1766).
Une fois n’est pas coutume, ce récital lyrique nous convie à un passionnant voyage dans l’histoire de la musique. Trois ans après ses débuts au San Moisè de Venise, alors qu’il n’a que vingt-quatre ans, Guadagni fait une rencontre déterminante pour son style et sa carrière: Charles Burney, alors répétiteur occasionnel chez Haendel, le lui présente. Le sexagénaire a renoncé à l’opéra et n’entend plus travailler qu’avec des voix naturelles, mais il s’enthousiasme pour la musicalité, l’intelligence et l’humilité du jeune contralto. En 1749, il lui destine le splendide « O God, who from the suckling’s mouth » dans sa Foundling Hospital Anthem, une page absente du programme retenu par Iestyn Davies, lequel nous déconcerte en accordant la même importance aux rôles repris par le castrat (David dans Saul, Cyrus dans Belshazzar) et aux parties expressément écrites pour lui. Ainsi, nous n’aurons droit qu’à un seul air de Didymus dans Theodora (« The raptured soul »), or, nous aurions préféré entendre des joyaux comme « Kind Heaven » ou « Sweet rose and lily » plutôt qu’écouter une symphonie de Carl Philipp Emanuel Bach. 
En revanche, nous savons gré au contre-ténor d’avoir jeté son dévolu sur des pages méconnues et de nous révéler la fraicheur d’un air tel que « Say, lovely Dream ! », tiré de The Fairies de John Christopher Smith pour lequel Guadagni fut engagé au Drury Lane puis formé par le célèbre acteur shakespearien David Garrick, ou encore le fougueux « Vengeance, O come inspire me ! » d’Edward dans Alfred, le mask patriotique de Thomas Arne. En 1753, la dauphine Marie-Joseph invite le « Sieur Guadagni », précédé d’une grande réputation, à se produire à Versailles dans la Didone abbandonata de Hasse, aux côtés d’autres « incommodés » dont l’ombrageux Cafarelli et Albanese. Il retrouvera ce dernier quelques mois plus tard au Concert Spirituel pour une série de Stabat Mater de Pergolesi. Cette escapade française ne constitue qu’un épisode secondaire dans son parcours, mais elle nous permet de découvrir de nouveaux extraits de cette Didone dont un autre falsettiste, l’étonnant Valer Barna-Sabadus, nous a déjà livré quelques pages d’excellente facture.
La même qualité d’inspiration caractérise cette fois la partie d’Enée. Impossible pour cet hommage de passer à côté du rôle des rôles, taillé à sa mesure et qui, selon Calzabigi, aurait tourné au désastre s’il avait été tenu par un autre: l’Orphée de Gluck (1762), auquel son instinct dramatique et sa prédilection pour le pathétique, stimulés au contact du goût anglais, prédestinaient Guadagni. De fait, celui-ci ne pouvait que participer à la réforme de l’opéra, qui cherchait à « libérer la musique de tous les abus qui s’y sont glissés soit à cause de la vanité des chanteurs, soit par un excès de complaisance des compositeurs » (Gluck). Il créa aussi le rôle d’Oreste dans l’Ifigenia in Tauride de Traetta (1763) ainsi que le rôle-titre du Telemaco (1765) de Gluck, illustré ici par sa magnifique plainte « Ah ! non turbi il riposo » (déjà enregistrée par Andreas Scholl). L’album se referme sur une agréable curiosité: « Pensa a serbarmi, o cara », un air écrit par le chanteur pour une représentation d’Ezio, soit celui de Guglielmi, donné à Londres en 1770, soit celui de Bertoni, repris à Vérone en 1772. Ce morceau, écrit Patricia Howard dans la notice, « nous donne un aperçu du genre de musique que Guadagni lui-même aimait chanter, et qui lui donnait l’occasion de mettre en valeur son phrasé délicat et sa déclamation éloquente, objet de tant d’éloges. »
Délicatesse, éloquence : on ne pourrait mieux définir la manière de Iestyn Davies, musicien raffiné, musicien avant toute chose, à l’instar de Guadagni, et non pas rossignol. Légère mais ferme, homogène, couronnée d’aigus ronds et purs, bien timbrée avec parfois de très légères nasalités qui en font aussi le charme, so british, sa voix recèle également ce mélange de douceur et de grâce adolescentes qui séduisait tant chez le jeune Bowman, mémorable David (Saul) au début des années 70. La magie opère souvent (« O Lord, whose mercies numberless », « Yet, can I hear that dulcet « Se resto sul lido », «  Say, lovely Dream ! ») et le sens du récit, de la progression comme la justesse des affetti forcent tout particulièrement l’admiration chez Gluck. Même Guadagni pouvait assumer la virtuosité, pourvu qu’elle servît l’expression (« A trionfar mi chiama », « Vengeance, O come inspire me »). La bravoure sied sans doute un peu moins à la vocalité de Iestyn Davies (« Destructive war »), mais il a plus de ressources qu’on ne pourrait le croire et sait en tirer parti. 
A la tête de son propre ensemble (Arcangelo), d’une réactivité et d’une précision remarquables, Jonathan Cohen se révèle le plus attentif des chefs et un formidable créateur d’atmosphères. Après un récital audacieux au Wigmore Hall avec l’ensemble Guadagni [sic] où il s’appropriait les Nine German Arias de Haendel (Wigmore Hall Live), puis un album de cantates de Porpora avec Jonathan Cohen (Hypérion), Iestyn Davies, que beaucoup considèrent comme le meilleur contre-ténor britannique de sa génération, enrichit sa discographie soliste d’un volume majeur et déjà nommé outre-Manche pour un Grammophone Award. Un nom à suivre, pour reprendre l’expression consacrée, et un bel avenir en puissance !
 

 

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