Empoigner l'auditeur et ne pas le lâcher

Haendel : Samson / Leonardo García Alarcón

Par Charles Sigel | jeu 10 Septembre 2020 | Imprimer

Leonardo García Alarcón a choisi la version de Nikolaus Harnoncourt, et rien n’est plus instructif que de comparer les deux enregistrements. Harnoncourt (1992 en public à Vienne) donne une impression de noblesse, servi par une distribution de luxe (Rolfe Johnson, Alexander, Kowalski, Miles, Scharinger, et Christophe Prégardien dans un minuscule rôle ! ) alors que dès l’ouverture Garcia Alarcón fait feu des quatre fers. Le premier chœur des Philistins « Awake the trumpet’s lofty sound» fait pétarader le Chœur de Chambre de Namur ! On est tout de suite fixé ! Ce Samson enregistré lui aussi en public à Namur sera hyper dramatique et gorgé d’énergie.

Ecorniflage
Nous sommes en 1742. Haendel est au sommet de sa gloire. Il a donné l’année précédente le Messie. Il est l’inventeur de l’oratorio à l’anglaise. Et Samson est son huitième. Lors de ses trente premières années londoniennes, il a surtout pratiqué le genre à la mode, l’opéra seria à l’italienne, tel qu’il l’a appris pendant ses années d’Italie. Et puis la mode est passée, un autre public est apparu sous George 1er et Georges II, une nouvelle classe bourgeoise prospère réclamant du nouveau, en langue anglaise. Ce seront donc, sur des sujets bibliques ou mythologiques, une vingtaine de chefs-d’œuvre, écrits à un rythme d’enfer, d’où de nombreux réemplois, auto-citations, et plagiats éhontés de chers confrères ou de petits maîtres (dont parfois les musiques ne sont arrivées jusqu’à nous que par l’écorniflage haendelien).

Images mentales
Comme l’épiscopat interdit toute représentation sur le théâtre de scènes issues de la Bible, Haendel mettra tout le théâtre dans la musique. Et cela s'inscrit d’ailleurs dans une tradition allemande qu’il avait connue dans ses années hambourgeoises (Schütz, Kaiser) ou romaines (Cavalieri, Stradella, Alessandro Scarlatti). Esprit synthétique, incarnation de l’homme baroque, européen avant l’heure, Haendel fusionnera joyeusement (ou dramatiquement) les influences allemande, italienne et française, dans sa patrie et sa langue d’adoption. Et puisqu’il est privé de décors, de machineries, lui qui est un formidable raconteur d’histoires, il demandera à la musique de susciter des images mentales.

Pragmatisme
C’est le librettiste Newburgh Hamilton qui convainc Haendel que le Samson Agonistes de John Milton peut être mis en musique. Milton était moralisateur et misogyne. Haendel fera de l’évolution intérieure de Samson le noeud dramatique de l’oratorio. Le héros vaincu du début se hisse jusqu’à devenir le sauveur de son peuple.
Samson sera donné à plusieurs reprises à partir de sa création en 1743, avec différents effectifs et des distributions variées. Pragmatique, Haendel adaptera sa partition, allongeant, coupant, intercalant des airs ou supprimant des récitatifs, ajoutant une fin triomphale. Il semble certain que la version intégrale, d’environ 3h 20', ne fut jamais donnée. La version Harnoncourt/García Alarcón dure environ une heure de moins.

Un chœur, deux peuples
L’action est très simple et prétexte à de superbes séquences, théâtrales à souhait, entre Samson et Dalila, entre Samson et Manoah son père, entre Samson et le Philistin Harapha. Le plus frappant est la présence du peuple, et le chœur représentera tour à tour les Philistins (tempis allègres et festifs) et les Hébreux (endeuillés et recueillis). Le Millenium Orchestra, fondé par Leonardo García Alarcón en 2014, rutile de toutes ses trompettes, ses hautbois et ses cors, sans oublier des timbales galvanisantes.

Résilience
Au premier acte, Samson est enchainé, vaincu par la traîtrise de Dalila, qui, en lui rasant nuitamment la tête, l’a privé de sa force surhumaine. Il n’est que désespoir (« Torments, alas, are not confined/To heart, or head or breast ! ») et on peut être au premier abord surpris par la voix un peu blanche de Matthew Newlin (qui, sans doute pour compatir à la douleur du héros, arbore un crâne très lisse). Dès son deuxième air, « Total eclipse », l’un des plus beaux d’une partition qui n’en est pas chiche, cette voix, un peu rêche (si on la compare à celle, suave, de Rolfe Johnson), exprimera la solitude, mais aussi la résolution, la force intérieure du personnage, dont la résilience est en somme le sujet de l’oratorio. La manière dont surgit sa plainte « No sun, no moon ! » après un silence pathétique arrache l’émotion. Les réticences qu’on aura pu avoir tout au début, quant à son excès de retenue et à la fragilité de sa voix, tomberont au fil de l’action.

Autre voix déroutante de prime abord, celle du contre-ténor Lawrence Zazzo, elle aussi peu assurée au début, dans le rôle de Micah, coryphée et ami de Samson (ce rôle masculin fut créé, chose étonnante, par la contralto Suzannah Cibber, très admirée de Haendel, créatrice du « He was despised » du Messie, et non pas par un castrat). Mais là encore l'engagement de Lawrence Zazzo, et sa vaillance, au fur et à mesure que l’action avancera, viendront à bout des réserves initiales.

Articulation
Il y a dans la conception de Leonardo García Alarcon, en même temps qu’un dramatisme assumé, quelque chose d’intime : les effectifs du chœur et de l’orchestre sont restreints, à l’opposé d’une certaine tradition haendelienne. C’est évidemment l’articulation qui est privilégiée. La netteté, la précision du Choeur de chambre de Namur (dont Leonardo García Alarcon est le chef titulaire depuis une dizaine d’années, et qu’il a forgé à son goût) font merveille. La polyphonie du chœur des Israélites « O first created beam ! », tout en contrastes, met en évidence la pureté et l’équilibre des voix, autant que leur éclat.

Père noble
Dès son premier récitatif accompagné, la basse Luigi De Donato, qui incarne Manoah, le père de Samson, convainc à la fois par la plénitude de son timbre, et l’intériorité de son phrasé, qui introduisent de brillantes vocalises sur l’air « Thy glorious Deeds inspir’d my tongue ». Ici comme plus tard, au troisième acte, dans l’air « How willing my paternal love », vraiment très beau d’effusion et de legato, la manière dont il suggère la bonté et la grandeur du personnage touche au plus profond.

La tourterelle délaissée
Voilà qu’arrive, pour séduire Samson derechef, Dalila « Sailing like a stately ship », comme un bateau majestueux. C’est le début d’une longue scène à deux dont le sommet est l’air « With plaintive notes and am’rous moan », (Avec des cris plaintifs et des gémissements d’amour, ainsi roucoule la tourterelle  délaissée…), mélodie particulièrement charmeuse où la délicatesse et le tendre timbre de Klara Ek dialoguent avec un orchestre amoureusement attentif. Samson, toujours remonté, ne se laissera pas envoûter par la tourterelle.
Tenteront d’intercéder une demoiselle philistine (la délicieuse Julie Roset) et un chœur des vierges. Samson, décidément blessé, résistera encore et, malgré ses tentations, refusera de pardonner à la traîtresse.
Tout au long de cette longue et splendide scène, d’une ensorcelante douceur d’abord, puis de plus en plus intense, où Dalila enchaîne trois airs, quelques récitatifs et deux duos, avec la jeune philistine et le choeur puis avec Samson, Klara Ek est constamment émouvante, sensible, sincère, ardente, et les six sopranos du chœur sont merveilleusement lumineuses.

Dramatisme
On verra alors revenir Luigi De Donato dans le rôle d’Harapha, un géant philistin venant défier le fameux Samson. A nouveau la basse italienne fera des prouesses dans l’air de bravoure « Honour and arms scorn such a foe », en trouvant dans sa voix d’autres couleurs que dans le rôle de Manoah. Le duo « Go, baffled coward, go » permettra à Matthew Newlin de montrer l’évolution de son personnage, et d’exprimer d’une voix éclatante son héroïsme ressurgi des tréfonds du désespoir.

Matthew Newlin (et Leonardo García Alarcón) ont choisi de privilégier l’expression dramatique plutôt que de sacrifier au beau chant. Si à la fin du premier acte, Samson sombrait  dans le déréliction et allait céder au désir de mourir, les actes suivants le verront se ressaisir, et Matthew Newlin montrera les éloquentes ressources de sa voix de ténor. La vidéo du concert de Namur, à ce jour toujours disponible sur YouTube, met en évidence sa concentration et l’intériorité de son approche*.
L’acte se conclut sur une prière fervente des Israélites, et sur des chants de réjouissance des Philistins.

Furia
Le troisième acte sera le plus spectaculaire. Le géant Harapha revient à la charge, une deuxième, une troisième fois, pressant Samson de venir démontrer sa force à la fête de Dagon (et Luigi De Donato fourbit là les plus graves de ses graves). Les Israélites  implorent  leur Dieu de faire quelque chose. Si leur champion est terrassé, c’en est fini d’eux. Anxieux chœur « With thunder arm’d, great God, arise ! », où la furia alarconienne est à son comble… L’air de Samson « Thus when the sun » fait pendant au « Total eclipse » du début. Le héros sort vainqueur de son combat intérieur. Désormais prêt à venger son peuple, il sort de scène alors que son fidèle Micah en appelle lui aussi au Dieu d’Israël.
Comme dans les tragédies cornéliennes, les morts tragiques ou glorieuses se déroulent en coulisse.

Tel Siegfried
« A symphony of horror and confusion », dit la didascalie. A grands coups de tonnerre, Haendel et García Alarcon évoqueront la chute de leur temple sur les Philistins. Les ennemis seront écrasés, mais Samson aussi. Ainsi mourra le héros, qui, tel Siegfried, aura droit à une somptueuse marche funèbre. Couleurs des deux cors naturels, triste élégie des flûtes, sombres roulements des timbales, appels des trompettes, c’est une grandiose page orchestrale. La fin de l’oratorio entrelacera de ferventes prières (retour de Julie Roset en jeune Israélite éplorée, sa voix juvénile fait merveille) et de joyeux chœurs triomphaux, invitant les Séraphins et les Chérubins à souffler dans leurs trompettes d’anges et à jouer de leurs harpes aux cordes d’or. Why not ?

Les peintres baroques ont adoré l’histoire de Samson (Van Dyck, Rembrandt, Rubens, Caravage). Comme eux, Haendel aime le spectacle. Il sait aller droit à l’émotion, mais aussi empoigner le spectateur, le charmer par des mélodies enjôleuses, alterner les climats, varier les couleurs. On pourrait la même chose de Leonardo García Alarcón, en totale osmose avec ses troupes, chœur, orchestre et solistes. Superbe réalisation que cet album, qui préserve l’énergie, l’engagement, la ferveur d’une performance live, avec l’adrénaline et les prises de risque que cela implique. Samson vainqueur !

* Et cette vidéo montre Leonardo García Alarcón en action. Passionnant de le voir diriger, chanter avec le chœur, faire des signes au continuo (Thomas Dunford au théorbe, Diana Vinagre au violoncelle, Hélène Diot à l’orgue).

 

NDLR : Ce CD a suscité l'enthousiasme de nos rédacteurs. C'est ainsi que vous pouvez en lire une autre critique, tout aussi élogieuse, mais qui apporte un éclairage complémentaire.

 

 

 

 

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