« Torments, alas, are not confined » (*)

Haendel : Samson

Par Yvan Beuvard | jeu 10 Septembre 2020 | Imprimer

Ouvrage clé, contemporain du Messie, l’oratorio le plus proche de l’opéra italien, auquel Haendel venait de renoncer, a été souvent illustré au disque. Raymond Leppard l’avait enregistré en totalité, tous les « grands » du baroque à sa suite, chacun avec de multiples coupures. Plus récemment, John Butt avait choisi la version de Dublin (1742). Leonardo García Alarcón reprend le découpage de Nikolaus Harnoncourt, légitimé par les nombreuses révisions du compositeur et par les pratiques du temps. L’action y est resserrée, c’était un de ses principaux mérites, l’ouvrage étant des plus amples. Mais, simultanément, nous sommes privés de plusieurs airs magistraux. Si le dernier acte est sauf, le premier, surtout, connaît nombre d’amputations. Oublions-les, pour nous concentrer sur la réalisation.

Le premier air confié à Samson (*) donne la tonalité de l’œuvre, éminemment dramatique, dont on connaît la trame. Le second, concis, « Total eclipse », où il déplore sa cécité, est poignant, d’une rare économie de moyens. Désespéré au premier acte, amer, lucide et résolu au suivant, le héros, ayant repoussé Dalila, la séduisante Philistine cause de son malheur, répond au défi d’Harafa, le géant Philistin. Au dernier acte, Yahvé rend sa force à Samson et lui permet d’écraser les Philistins en se sacrifiant. La déploration de sa mort se mue en jubilation finale après l’intervention de Manoah, commentateur ajouté à l’histoire biblique.

Comme il se doit, Samson, Matthew Newlin, domine l’action. Confier le premier rôle à un ténor, ce qui était novateur, ajoute à la véracité du personnage. Magistral, le ténor héroïque donne à Samson une humanité rare, souverain déchu, accablé, mais toujours noble, avant de retrouver confiance et d’accomplir son destin. Plus que les airs peut-être, l’accompagnato « My genial spirits droop » est exemplaire de justesse et d’émotion. Son rejet de Dalila, douloureux, noble et résolu, est magistral (« Your charms to ruin led the way »). Les moyens et l’art du soliste, la souplesse des récitatifs, la conduite du chant, sa projection sont pleinement convaincants : nous tenons là un ténor aussi extraordinaire que son compatriote baryténor, Michael Spyres. La distribution est sans faille : tous les solistes se montrent remarquables. Dalila, essentielle à l’action, n’intervient que dans l’acte central. Klara Ek, voix ronde, au medium solide, traduit bien l’ambiguïté du personnage, et parvient à le rendre sympathique. Lawrence Zazzo, référence obligée, particulièrement dans le répertoire britannique, est un conteur inspiré dans le rôle de Micah, l’ami de Samson, qu’il accompagne pour de nombreuses interventions. Toujours intelligible, le chant du contreténor est magnifiquement conduit, trouvant toutes les inflexions attendues. « The Holy One » est un sommet. Luigi De Donato réussit l’exploit d’incarner avec justesse deux personnages radicalement différents : Manoah, le père affectueux, et Harapha, l’orgueilleux Philistin. Aux graves profonds (ré 1 à la fin du « The glorious deeds »), sa longueur de voix, sa précision et son articulation forcent l’admiration. La caractérisation de chacun est réussie.  « Honour and arms » lui permet de camper ce provocateur fat avec maîtrise. Le bref duo l’opposant au vaillant Samson ayant recouvré toute sa confiance est un régal. Il y a déjà de l’Osmin dans « Presuming slave » pour nous offrir, peu après, une plénitude sereine dans l’air de Manoa « How willing my paternal love ». Julie Roset, tour à tour Philistine et Israélite, nous vaut quatre airs qui sont autant de bonheurs. Dès le premier – « Ye men of Gaza » – elle marie délicieusement sa voix aux flûtes, d’une admirable aisance dans ses traits. C’est peut-être dans son dialogue avec le chœur des vierges, entre deux airs de Dalila, puis dans le célèbre finale (« Let the bright seraphim ») qu’elle porte son art au plus haut.

Les interventions chorales abondent (22 chœurs), davantage que dans tout autre oratorio du Signor Tedesco.  Le Chœur de Chambre de Namur, galvanisé, se hisse au meilleur niveau, même si certains pourront regretter le timbre rare des garçons sopranistes de John Butt. L’affrontement des Philistins et des Israélites (« Fix’d in his everlasted seat »), qui ferme le deuxième acte, est impressionnant de maîtrise. Plus que jamais, Leonardo García Alarcón insuffle une vie, une énergie singulières à ses interprètes. Il dessine, sculpte, accuse les contrastes (« O first created beam ! »), toujours soucieux de l’expression, de la dynamique, des couleurs et de la clarté des lignes. La conclusion, depuis la marche funèbre (empruntée à Saul) jusqu’au chœur jubilatoire des Israélites, est un parfait résumé des qualités exceptionnelles de cette réalisation, coproduction des Festivals de Namur et de Beaune, où l’ouvrage fut également donné en juillet 2018, Le Millenium Orchestra ne fait qu’un avec les solistes et les chœurs ; non seulement les trois pages où il intervient seul sont exemplaires, mais aussi et surtout, comme partenaire essentiel, réactif, coloré du chant. Le continuo n’appelle que des éloges.

La brochure de 65 pages (anglais-français- allemand), comporte une pertinente étude de « la belle histoire » de Haendel et des Anglais ainsi que le livret original et sa traduction française.

NDLR : Ce CD a suscité l'enthousiasme de nos rédacteurs. C'est ainsi que vous pouvez en lire une autre critique, tout aussi élogieuse, mais qui apporte un éclairage complémentaire.

 

 

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