Même fatigués, les héros ont encore de la superbe

Haendel’s finest arias for base voice

Par Bernard Schreuders | lun 12 Novembre 2018 | Imprimer

Les « meilleurs airs de Haendel pour basse » auraient difficilement pu tenir en un seul disque et la parution d’un second volume, a fortiori après la réussite du premier, ne surprendra pas les férus du Saxon. Par contre, ils ne manqueront pas de sourciller en découvrant que Christopher Purves ne serait plus une basse mais un baryton. A la vérité, certaines biographies le présentent comme un baryton basse, ce qui reflète sans doute mieux la réalité. Au reste, peu importe l’étiquette pourvu qu’on ait l’ivresse, en l’occurrence, pourvu que l’instrument possède toutes les notes et la plénitude requises pour rendre justice aux pages choisies. Quatre années séparent les deux enregistrements (janvier 2012 – février 2016) et si l’érosion des moyens ne pouvait que s’être accentuée, en revanche, nous comptions sur la personnalité de l’interprète et sa rhétorique affûtée pour nous faire oublier la sécheresse du timbre et le manque de souplesse de l’instrument. Or, la prestation s’avère inégale et déroutante.  

La très belle aria sur laquelle s’ouvre le récital, « Gelido in ogni vena » (Siroe), commence par nous laisser sur notre faim, Christopher Purves n’investissant pas la pièce et la privant du développement qui devait libérer son pathétisme alors que nous étions sûr qu’il nous tiendrait en haleine et nous toucherait droit au cœur. Cependant, nous lui sommes reconnaissant d’avoir jeté son dévolu sur le « Vieni o cara » d’Argante (Rinaldo), bien plus sensuel que celui de Claude dans Agrippina qui était à l’affiche du premier florilège. Autre choix de connaisseur au sein d'une sélection savamment construite, l’apaisant Largo de Caleb (Esther) avec lequel le soliste tirera sa révérence. De Caleb toujours, l’urgence du récitatif (« The walls are levell’d ») révèle l’autorité, intacte, de l’acteur qui s’approprie avec des accents saisissants de vérité l’angoisse dévorante de Haman (Esther) dont le projet de génocide est mis à jour. Dans ce programme qui privilégie l’oratorio, on s’étonne de ne pas retrouver Saül, un rôle que le baryton basse a gravé avec The Sixteen (CORO, 2012) mais qu’il a surtout magnifiquement incarné à la scène

La virtuosité se trouve ici réduite à la portion congrue et ce n’est pas la direction flegmatique, pour ne pas dire indolente de Jonathan Cohen qui risque de bousculer Purves lors de ses rares incursions dans la bravoure. Ses coloratures y manquent de tonus et de netteté, singulièrement dans « E ver che all’amo intorno », cette aria joliment balancée avec son entêtant obbligato de basson que Haendel emprunta à Porpora pour son pastiche Catone (1730). A l’exception de ce numéro peu connu, le héros du jour évite de se frotter au très exigeant répertoire d’Antonio Montagnana, basse à l’extension prodigieuse et à l’organe puissant comme un canon pour reprendre la formule d’un contemporain. Par contre, comment ne pas nourrir des appréhensions lorsqu'il affronte la tessiture vertigineuse (do dièse grave – la aigu) et les reliefs spectaculaires de la cantate de jeunesse Nell’Africane selve ? Son écriture évoque irrésistiblement celle du cyclope dans Aci, Galatea e Polifemo et elle fut probablement conçue pour le même artiste qui n’a jamais été identifié. Or, si en 2012, Purves affrontait avec un indéniable panache l’immense « Fra l’ombre e gl’orrori » de Polifemo pour les micros d’Hyperion, deux ans plus tard, dans la nudité du concert, le rôle surexposait une trame élimée et une soufflerie grippée. Nous sommes d’autant plus agréablement surpris en découvrant sa performance, très habilement conduite et qui ne manque pas d’allure, malgré la ténuité des graves. Comme sur son premier album, le métier et l’intelligence du chanteur, qui sait composer avec ses limites, font la différence et suscitent l’admiration. 

 

 

 

 

 

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