Les basses ne comptent par pour des prunes !

Handel's finest arias for bass voice

Par Bernard Schreuders | jeu 29 Août 2013 | Imprimer
 
 
Haendel les préférait, de loin, à celles des castrats, mais les voix d’homme naturelles, en particulier les basses, sont aujourd’hui trop souvent le maillon faible des distributions, au théâtre comme en studio. Et pourtant les joyaux abondent, a fortiori si nous considérons aussi les oratorios où, libéré de la tyrannie des gosiers italiens, le génie dramatique du compositeur peut s’épanouir pleinement. Néanmoins, les récitals disponibles se comptent sur les doigts de la main et accumulent les déceptions. Nous en avons d’ailleurs longtemps voulu à Marc Minkowski de ne pas avoir gravé un florilège d’airs de basse avec Denis Sedov, dans la foulée d’Ariodante où celui-ci campait un somptueux et vibrant Roi d’Ecosse, condamné que nous sommes à subir la grisaille des Arias for Montagnana scrupuleuses, mais frustes de David Thomas, les transpositions douteuses et bien peu seyantes adoptées par le jeune Terfel, le programme inconsistant d’un Lorenzo Regazzo en mal d’inspiration ou, dernier essai en date et superbe gâchis, le chant narcissique, brut de décoffrage et monolithique d’ldebrando D’Arcangelo. « Recherche basse désespérément » aurions-nous titré à l’heure du bilan si Hypérion ne nous avait pas livré, enfin, une alternative sérieuse.
Cet enregistrement des « meilleurs airs pour basse » de Haendel vient sans doute un peu tard dans la carrière de Christopher Purves. La soufflerie est fatiguée, la vocalisation parfois laborieuse (« Sibilar gli angui d’Aletto ») et la ligne excessivement tendue (« Cara pianta »), mais en même temps, l’artiste a de l’ardeur à revendre et compose admirablement avec ses ressources – que ses cadets en prennent de la graine ! En outre, la fréquentation du répertoire, l’expérience de la scène et la maturité lui confèrent non seulement de l’assurance, mais aussi ce surcroît d’audace, cette liberté qui permettent d’assumer avec éclat la démesure de Polyphème (« Fra l’ombre et gl’orrori ») ou le long et redoutable appel à la vengeance de Timothée (« Revenge, Timotheus cries »). A l’instar du Samson de Rubens, assoupi et vulnérable, qui orne la pochette de l’album, le baryton-basse a encore fière allure. Il possède surtout, avantage incomparable sur la concurrence, un sens aigu du drame qui affine et rehausse les portraits, plus saisissants les uns que les autres, de cette généreuse anthologie.
La richesse de cette compilation en fait un modèle du genre. Des brutes rugissantes au dieu du Sommeil en passant par les séducteurs, les pères inquiets ou attendris, Christophe Purves explore, à l’exclusion de tout arrangement (point d’ »Ombra mai fù » ou autre « Where’er you walk »), la variété psychologique des rôles que Haendel destine aux basses et embrasse quarante ans de création, depuis les premières cantates et sérénades écrites en Italie (Apollo e Dafne, Aci, Galatea e Polifemo) jusqu’aux derniers oratorios bibliques (Theodora) sans négliger, bien sûr, les opéras conçus pour Londres (Rinaldo, Orlando), les odes (L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato, Alexander’s Feast) ou le drame en langue anglaise (Semele).
Ce natif de Cambridge, qui s’est d’ailleurs formé au King’s College puis s’est frotté au rock and roll avant d’aborder le genre lyrique, ne dédaigne pas les pages les plus connues et endosse le costume, désormais un peu lourd pour lui, de Zoroastro (« Sorge infausta una procella »). Toutefois, il ne se complaît pas dans les tubes et profère aussi, avec plus de panache cette fois, les menaces d’Isacio dans Riccardo Primo, « Nel mondo e nell’abisso », autre morceau de bravoure exaltant la virtuosité de Giuseppe Maria Boschi. Parmi d’autres choix heureux qui trahissent le connaisseur, Christopher Purves propose également « Volate più dei venti » tiré du rare Muzio Scevola, où Haendel exacerbe les contrastes entre une tourbillonnante section A, en ré mineur, et le très sensuel larghetto en fa majeur de la section B qui s’ouvre sur une mélodie empruntée à Keiser et déjà exploitée dans Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (« Crede l’uom ») comme dans Agrippina (« Vaghe fonti »).
Probablement galvanisés par un soliste de cette envergure, mais également placés sous la conduite, sensible et plus énergique que d’ordinaire, de leur chef attitré Jonathan Cohen, les musiciens de l’ensemble Arcangelo signent leur meilleure prestation au disque. David Vickers, auteur érudit et enflammé de la notice, peut être rassuré, car l’objectif poursuivi est atteint, à savoir « faire voler en éclats cette allégation injuste, encore trop courante : les arias de basse haendéliennes seraient de barbants ahanements, où la voix fanfaronne [et] se contenterait de doubler de banales lignes de basse continue (accusation inique encore souvent portée par d’éminents musiciens professionnels.) »
 
 

 

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