La vestale à Arcueil

Hannigan - De Leeuw - Satie

Par Laurent Bury | jeu 02 Juin 2016 | Imprimer

Sérieusement, vous imaginez Barbara Hannigan en train de chanter « Je te veux » ? S’encanailler dans « La Diva de l’empire » ? Impossible ! Comment celle qui s’est dévouée corps et âme aux partitions les plus exigeantes des XXe et XXIe siècles pourrait-elle s’abaisser à interpréter ces chansons de cabaret que Satie lui-même qualifiait de « rudes saloperies » ? A d’autres !

Si la vestale du contemporain sacrifie aux célébrations du 150e anniversaire du reclus d’Arcueil et met sur le marché un disque de mélodies d’Erik Satie, ce n’est évidemment pas pour y inclure ces pages-là, ni même « Le Chapelier » ou « La Grenouille américaine ». Seule concession aux rythmes ternaires, la « Chanson [à Mademoiselle Valentine de Bret] », qui valse bien un peu tout de même. A part cette plage, tout ce disque est consacré au Satie pur et dur, au Satie de jeunesse, d’obédience Rose+Croix, disciple de Joséphin Péladan, ou au Satie de vieillesse, complice de l’avant-garde des années 1920. C’est en 1886, le redoutable compositeur des Trois Mélodies à l’accompagnement impitoyablement répétitif, sur des paroles de José-Maria Patricio Contamine de Latour, son presque exact contemporain (cet écrivain d’origine espagnole est né et mort un an après Satie). C’est en 1891 l’auteur de l’Hymne mystico-gothique, conçu sur ses paroles de Satie lui-même pour accompagner le « Salut Drapeau » dans Le Prince de Byzance, drame romanesque en cinq actes, situé « à l’époque abstraite de la Renaissance » par le Sâr en personne. C’est en 1918 le musicien cubiste qui livre Socrate, œuvre « blanche et pure comme l’Antique » créée par Jane Bathori dans les salons de la princesse de Polignac.

Autrement dit, de l’austère, qui a tout pour plaire à Barbara Hannigan et à ce grand-prêtre de la musique contemporaine qu’est le chef néerlandais Reinbert de Leeuw, souvent entendu dirigeant des œuvres du XXe siècle et qu’on découvre ici en pianiste accompagnateur. Le français chanté de Barbara Hannigan est bon, et serait généralement assez intelligible à défaut d’être totalement idiomatique, si la soprano n’avait le fâcheux travers de laisser passer beaucoup trop d’air dans sa voix, de souffler souvent les notes plus qu’elle ne les chante, surtout dans la première partie du programme : il s’agit certes de « Chansons », mais ce n’est pas une raison pour imiter certaines vedettes de variété. Quand elle se dispense de ce maniérisme, Barbara Hannigan redevient infiniment plus compréhensible, et sa voix flexible retrouve toute sa chair. Au passage, regrettons qu’il n’existe toujours pas d’enregistrement moderne de la version pour petit orchestre, pour laquelle Satie prévoyait quatre voix de femme correspondant à chacun des personnages (Alcibiade, Socrate, Phèdre, Phédon).

 

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