Un bien joli rêve

Il sogno di Scipione

Par Laurent Bury | mar 17 Octobre 2017 | Imprimer

Ah certes, ce n’est qu’une serenata, une œuvre de commande et de circonstances, un de ces travaux ingrats dont les compositeurs écopaient jadis. Mais Le Songe de Scipion s’inscrit aussi dans une première salve de chefs-d’œuvre produits au début des années 1770 par un Mozart encore adolescent : un an après Mitridate, et en même temps que Lucio Silla, Ascanio in Alba ou La Betulia liberata. Bien que censé être une azione teatrale, et même s’il a pu faire l’objet d’une mise en scène, comme à Salzbourg en 2006, Il sogno di Scipione ne brille pas par ses ressorts dramatiques, et se résume à suite d’airs virtuoses respectant les codes de l’opera seria : une suite d’airs virtuoses, sans duo ni ensemble, mais avec quelques chœurs, et en conclusion l’hommage obligé au monarque commanditaire. La partition a connu sa résurrection moderne (et peut-être sa création intégrale) en 1979, avec une distribution qui laisse rêveur : en Constance et Fortune, les deux entités abstraites qui viennent se disputer les faveurs du héros, rien moins que mesdames Lucia Popp et Edita Gruberova. On déchante franchement en découvrant que Scipion était alors le redoutable Peter Schreier, ce qui constitue un sérieux handicap pour l’enregistrement alors publié par Deutsche Grammophon, sans même évoquer la direction toute classique de Leopold Hager. Quelques versions sont venues ensuite, mais Le Songe de Scipion ne fait pas vraiment fantasmer les mélomanes ou les maisons de disques. C’est dommage car, grâce à la Renaissance rossinienne,  nous disposons peut-être enfin de ténors aptes à interpréter comme il convient ce genre de partition : en 2000, Bruce Ford s’était attelé au rôle-titre, lui qui avait par ailleurs été un grand Mitridate. Est-ce à dire que Michael Spyres devrait s’y essayer aujourd’hui ?

Si le label Signum Classics publie une nouvelle intégrale de cette œuvre de la jeunesse de Mozart, quels atouts peut-il faire valoir ? Pas de star en vue, mais ça n’est pas forément plus mal. Avant de détailler les mérites de la distribution, signalons que la partition place presque tous les solistes sur le même plan, car seul Emilio n’a qu’un air, et aucun des autres n’en a plus de deux. Sur le plan musicologique, et comme le disque paru en 2001, cette nouvelle version permet de comparer les deux états de la partition, Mozart ayant dû modifier l’air confié à « Licenza », l’épilogue flagorneur destiné à l’archevêque Colloredo, et initialement conçu pour son prédécesseur décédé durant la composition.

En Scipion, on aura la surprise de retrouver Stuart Jackson, dont on avait admiré cet été à Aix-en-Provence l’impayable nourrice en travesti dans Erismena de Cavalli. Le ténor britannique possède une maîtrise impeccable de la vocalisation, et surtout un suraigu quasi féminin, qui permettront de lui pardonner une pointe d’accent anglo-saxon et quelques notes un peu nasales.

Pour les deux principaux personnages féminins, soumis aux mêmes exigences en termes de folles virtuosités (leurs airs sont un festival de roulades et de notes piquées), il faut dans l’idéal trouver deux chanteuses ayant les mêmes qualités, mais avec des timbres un tant soit peu différencié. Le pari est plutôt bien tenu, avec les sopranos Soraya Mafi (vue dans Il re pastore au Châtelet en 2015) et Klara Ek, la première plus légère, la seconde plus charnue, mais toutes deux à la hauteur du défi. 

Les deux autres ténors, Krystian Adam et Robert Murray, possèdent des voix très agréables mais moins vaillantes que celle de Stuart Jackson – après tout, ils ne tiennent que le rôle de spectres, du père et du grand-père de Scipion, convoqués par Fortune et Constance – , et ils ont le grand mérite de ne pas s’essouffler dans leur(s) air(s). Bravo enfin à Chiara Skerath, brillante interprète de la « Licence » finale.

Sous la direction nerveuse mais équilibrée d’Ian Page, aux tempos judicieux, l’orchestre Classical Opera, fait le maximum pour animer cette partition, dignement secondé par le chœur du même nom. Cette même formation prévoit d’enreistrer avec le même chef tous les opéras de Mozart (Zaide et Il re pastore sont déjà sortis) : souhaitons-lui autant de flair lorsqu’elle abordera des rivages autrement plus fréquentés.

 

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