Les Belges entre eux (ou presque)

Impressions de Pelléas

Par Laurent Bury | mar 18 Décembre 2018 | Imprimer

Même si Pelléas et Mélisande brille comme un phare au milieu de notre répertoire lyrique national, il ne faudrait pas oublier ce que cette œuvre doit à la Belgique. Si l’opéra français est redevable envers le pays voisin, c’est notamment parce qu’y ont été créées quantité d’œuvres trop audacieuses pour être accueillies d’emblée à Paris. Mais dans le cas de Pelléas, c’est parce que le texte, essentiel déclencheur du génie de Debussy, fut écrit par le grand symboliste belge qu’était Maurice Maeterlinck. Comme beaucoup d’intellectuels flamands nés dans la deuxième moitié du XIXe siècle, Maeterlinck était francophone, et c’est en français qu’il écrivait ces pièces étranges dont Paris assura la première. Le 17 mai 1893, le lieu le plus inattendu accueillit la création théâtrale de Pelléas et Mélisande : les Bouffes-Parisiens. C’est dans ce cadre historiquement associé à l’opérette que Debussy vit la pièce et qu’il conçut l’idée de l’adapter en musique. Il ne fut pas le seul à être inspiré par l’atmosphère étrange du royaume d’Allemonde, et Maeterlinck allait ensuite susciter d’autres adaptations lyriques.

De ce fait, la Belgique peut revendiquer sa part dans la bombe qui éclata Salle Favart en avril 1902. C’est un peu ce que propose le disque publié par le label belge Fuga Libera. Modestement, l’entreprise s’est limitée à enregistrer non pas une énième version de Pelléas et Mélisande, mais à graver ce qui peut apparaître comme une première au disque : Impressions de Pelléas, adaptation signée Marius Constant. Après avoir fabriqué une Pelléas et Mélisande Symphonie en 1983, le compositeur revint à la charge une dizaine d’années plus tard et conçut cette version « comprimée » de l’opéra qui fut présentée entre novembre 1992 et janvier 1993 aux Bouffes… du Nord, dans la mise en scène de Peter Brook. L’orchestre étant remplacé par deux pianos, on avait notamment pu y entendre le Pelléas de Jean-François Lapointe, le Golaud de Vincent Le Texier ou l’Arkel de Roger Soyer. Raccourcie ici et là, l’œuvre était ramenée à une heure et trente minutes, certaines scènes disparaissant entièrement (la visite de la grotte, Yniold et les moutons) et Marius Constant s’était même autorisé quelques tripatouillages, puisque la rencontre de Golaud et Mélisande est insérée comme un flashback à l’intérieur de la lecture de la lettre par Geneviève, sur laquelle s’ouvre Impressions de Pelléas, aussitôt après l’ouverture.

Au clavier, deux instrumentistes belges : Inge Spinette et Jan Michiels, sur qui repose le lourd fardeau de faire oublier les extraordinaires couleurs de l’orchestre debussyste. Peut-être pour faciliter cette acclimatation de l’oreille, on a fait précéder l’opéra de la transcription pianistique du Prélude à l’après-midi d’un faune, et En blanc et noir vient conclure le deuxième CD (on en arrive ainsi à une durée totale légèrement supérieure à deux heures). Marius Constant connaissait assez son Debussy pour transcrire Pelléas comme le compositeur l’aurait peut-être fait lui-même, et les deux pianistes tirent le maximum de leurs claviers. Il suffit d’admettre dès le départ que ce qu’on entendra ressemble plus aux Images ou à Children’s Corner.

La distribution est elle aussi presque entièrement belge. Comme par une ironie du sort, alors qu’un célèbre baryton belge fut longtemps le Golaud de référence, il n’a pas été possible de trouver un natif d’outre-Quiévrain pour camper ce personnage, mais personne ne songera à se plaindre qu’on ait proposé à Pierre-Yves Pruvot de l’incarner, tant son Golaud paraît investi, avec tout le tempérament, toute la violence qu’on peut en attendre. Retour en Belgique avec Yves Saelens. S’il n’a peut-être plus tout à fait l’âge du rôle, le ténor peut profiter de l’absence d’orchestre pour s’autoriser toutes sortes d’allègements, voire de falsettos, qui confèrent à son interprétation un caractère rêveur assez bienvenu. Malgré tout, les deux demi-frères possèdent un style de chant « opératique » qui tranche un peu sur celui de leur Mélisande. La toute jeune Lore Binon s’abstient presque de tout vibrato, proposant une héroïne à la voix limpide mais pas froide pour autant. L’énigmatique intruse reste impénétrable dans ses motivations, mais c’est un être sensible, pas un ectoplasme, et même sa mort est moins éthérée que ce n’est parfois le cas.

Contrairement à tous les autres personnages, Geneviève a la chance d’avoir conservé quasiment  tout son texte, et Angélique Noldus est une titulaire pleine de dignité et d’éloquence. Tijl Faveyts, en revanche, est un Arkel assez inconsistant : le timbre pourrait être plus noir, et il manque surtout un véritable personnage derrière les notes, même si lui revient le mot de la fin (bien avant la véritable fin de l’opéra, puisque toute référence à l’enfant de Mélisande a été supprimée). La voix de Camille Bauer sonne un peu trop adulte pour être vraiment crédible en Yniold.

 

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