De l'éloquence de la flûte

Inspiration

Par Claire-Marie Caussin | ven 04 Mai 2018 | Imprimer

Une fois n'est pas coutume, c'est la flûte que nous mettons à l'honneur. Entourée de l'ensemble Les Surprises (dirigé par Louis-Noël Bestion de Camboulas) et de la soprano Maïlys de Villoutreys, la flûtiste Juliette Hurel nous propose un programme entièrement consacré à Jean-Sébastien Bach, mêlant répertoires sacré et profane, pièces instrumentales et musique vocale.

Inspiration : un titre chargé de sens pour cet enregistrement. Etymologiquement, l'inspiration, c'est le souffle : la matière première de la flûtiste comme de la chanteuse, ce que la magie de l'instrument transforme en son ; mais aussi le souffle créateur qui anime la musique. Quelque chose de vital, de premier, d'originel. Revenir à Bach après deux albums consacrés à Mozart (Alpha), Beethoven et Schubert (Naïve) apparaît ainsi comme un retour aux sources.

Le programme, qui peut sembler à première vue décousu, met en valeur la flûte dans des répertoires et des formations divers : seule (Partita en la mineur pour flûte seule BWV 1013), en trio (Sonate en trio BWV 1038), soliste au sein de l'orchestre (Suite pour orchestre n°2 en si mineur BWV 1067), ou encore se mêlant à la voix (dans les pièces religieuses comme dans la profane Cantate du café BWV 211). Juliette Hurel impose dans ces partitions virtuoses une maîtrise et une musicalité remarquables. Au-delà des difficultés techniques – qu'elle semble passer aisément – on admire la densité, la richesse du son. Elle dessine avec énergie les lignes mélodiques, ravive l'attention de l'auditeur (notamment dans la Partita BWV 1013) sans pour autant renoncer à une grande sobriété dans l'ornementation. La flûte prend la parole dans ce programme : derrière les notes, on entend un discours. La rhétorique a été, durant l'ère baroque, un modèle pour les compositeurs ; la musique a pris exemple sur le langage, et ces pièces en sont bien la preuve.

Dès lors, quelle place pour le chant et les mots ? Etonnamment, la voix est ici traitée comme un instrument qui n'aurait pas recours à la parole. La voix de Maïlys de Villoutreys est belle, homogène, lumineuse, mais allégée jusqu'à être désincarnée (notamment dans le « Aus Liebe will mein Heiland sterben » de la Passion selon Saint Matthieu BWV 244). Le texte n'est pas investi ; il n'y a ni drame, ni passion. C'est la ligne qui prime, presque indépendamment de la parole. Nous sommes face à un choix esthétique fort mais déconcertant, et on regrette de ne pas pleinement goûter aux mots.

On ne peut pas dire que la voix n'a pas sa place dans cet album ; mais elle est ramenée au souffle, à l'organique, alors que la flûte semble accéder au langage. Le très célèbre « Ich habe genug » (Cantate BWV 82A), qui clôt l'enregistrement, en est la meilleure preuve : alors que la voix gagne en rondeur et en matière, qu'elle se fond dans l'orchestre, c'est la flûte qui exprime le mieux la plénitude et les élans décrits par le texte.

L'ensemble Les Surprises offre un bel écrin à l'éloquence de Juliette Hurel ; on appréciera tout particulièrement les cors anglais d'Isabelle Desbats et de Serge Krichewsky dans la Passion selon Saint Matthieu, et la vivacité des tempi de Louis-Noël Bestion de Camboulas.

Un bel album donc, qui ravira les amateurs de Bach et de musique instrumentale. Un album qui en tout cas nous interpelle sur le rapport de la musique au langage, et dans lequel Juliette Hurel règne en maître.

 

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