Laboratoire de Nicklausse

Jacques Offenbach. Mélodies

Par Laurent Bury | ven 23 Février 2018 | Imprimer

Au soir de sa vie, s’essayant une ultime fois au genre plus sérieux de l’opéra-comique, Offenbach n’hésita à plonger dans ses cartons pour ce qui allait devenir le tube absolu des Contes d’Hoffmann, et l’on sait que la fameuse Barcarolle de l’acte de Venise reprend une page composée près de vingt ans auparavant pour Les Fées du Rhin. Plus généralement, cette veine correspond en fait chez le compositeur à un style de composition qu’il ne cessa jamais de pratiquer, et dont les origines remontent au tout début de sa carrière.

C’est notamment ce que révèle le disque de mélodies proposées chez Brilliant Classics par Mariam Sarkissian, dont nous avons déjà eu plusieurs fois l’occasion de signaler l’intelligence des choix de programme. Cet Offenbach-ci est largement inédit, comme on pouvait s’y attendre : dès que l’on sort de la franche bouffonnerie, et qu’il s’agit de chanter en français, les grands labels font le mort, et seule une poignée de ces mélodies avaient déjà été enregistrées. Bien sûr, on trouvera forcément sur cette quinzaine de plages quelques pièces pittoresques – airs rustiques, tyroliennes ou espagnolades – et quelques romances assez convenues, bien représentatives du goût moyen de leur temps : ces pièces ont été composées par Offenbach entre 1838 (il n’avait alors que 19 ans) et 1853, soit pour les plus anciennes plusieurs décennies avant les grands triomphes qu’il remporterait sous le Second Empire. Pourtant, il faut signaler que les textes ne sont pas tous à dédaigner : on remarque la sérénade espagnole tirée de « Militona », nouvelle de Théophile Gautier. Et « Wenn ich ein muntres Vöglein wär » inspira à Schumann un délicieux duo soprano-mezzo. Dans ses moments les plus inspirés, le tout jeune Offenbach se réfère d’ailleurs inévitablement à ses grands aînés, Schubert en tête (voir par exemple la partie de piano dans « Jalousie ! »). Dans « O bleib bei mir », composé sur le texte d’un air populaire allemand, on entend note pour note une phrase d’ « Amour divin, ardente flamme », l’invocation à Vénus de La Belle Hélène. Et quand ces mélodies s’élèvent vers des sommets, on y entend déjà les plus belles pages des Contes d’Hoffmann, ces airs de Nicklausse que les récentes reconstitutions ont révélées : « Doux ménestrel » préfigure « Vois sous l’archet frémissant ».

Evidemment, cette impression d’entendre déjà la Muse travestie en compagnon d’Hoffmann est consolidée par l’interprétation de Mariam Sarkissian, qui fut jadis un bien bel Oreste et qui a exactement le timbre qu’on aimerait entendre en Nicklausse. C’est avec tout le soin et toute l’ardeur d’ordinaire réservé aux œuvres consacrées que la mezzo chante ces mélodies, en lesquelles il devient dès lors possible de croire. Maîtresse d’œuvre de l’opération, elle s’efface pour une moitié du programme derrière son élève la soprano Fanny Crouet aux aigus argentins, mais leurs deux voix sont réunies pour la seule plage comique du disque, le duo « Meunière et fermière », allègre crêpage de chignon d’une douzaine de minutes, construit comme un affrontement de divas rurales, où les chanteuses s’amusent manifestement.

Le pianiste Daniel Propper soutient les voix avec l’autorité nécessaire dès que sa partie lui autorise une présence plus affirmée. Et, luxe appréciable, d’autres instrumentistes ont été convoqués pour deux des mélodies : le clarinettiste Julian Milkis pour la « Ronde tyrolienne », et le violoncelliste Levon Arakelyan pour « L’Etoile ». 

 

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