Quand les femmes chantaient tout...

José de Nebra : Vendado es Amor, no es ciego

Par Yvan Beuvard | mer 02 Septembre 2020 | Imprimer

Cette recréation est une première discographique, liée à la découverte du manuscrit de la partition, conservée à la cathédrale de Saragosse. L’action de Vendado es Amor, no es ciego [Même les yeux bandés, l'amour n'est pas aveugle] réunit deux déesses (Vénus et Diane) et une nymphe de cette dernière (Eumène) qui se disputent les faveurs d’un jeune berger. Même s’il n’en est pas question dans la zarzuela, on se souvient que la relation de Vénus à Anchise nous vaudra la naissance d’Enée. C’est une soprano bien connue, Giulia Semenzato, qui prête son chant au héros. Ainsi toutes les situations amoureuses sont-elles illustrées par des voix de femmes, à l’exception des commentaires pleins de verve et de verdeur du couple de valets. Seule voix masculine, Titiro, serviteur du pâtre, n’a pas même une aria : tout juste un duo avec sa fiancée, Brujula.

Le « Lope de Vega de la musique », José de Nebra, commence à retrouver sa place, éminente, dans la musique baroque espagnole, à la faveur de nombre d’enregistrements. Compositeur fécond de services sacrés comme d’ouvrages dramatiques, c’est un fin musicien, annonciateur de ce que l’Italie produira de mieux en matière lyrique. L’essor de la zarzuela, auquel il participe, correspond au remplacement des Habsbourg par les Bourbons, avec de fortes influences italienne et française. La mythologie pastorale s’y combine au comique des figures burlesques introduites auprès des dieux, les graciosos, qui opposent leur conception triviale de l’amour à celle des déesses. Les textes parlés, essentiels, sont résumés dans l’enregistrement par le truchement d’un narrateur qui intervient entre les numéros musicaux. L’action dramatique s’organise en deux journées (ou actes). Le livret, très imagé, est illustré par une écriture vocale et instrumentale remarquable, recherchée, en parfaite adéquation aux situations et aux personnages.

Au nombre d’une dizaine, toujours précédées d’un récitatif, parfois accompagné, les arias réservent autant de bonheurs. Les ensembles, deux duos, un trio, et le quatuor final de la première journée, traduisent également le solide métier du compositeur. Le chœur, toujours homophone, ponctue brièvement l’action et participe évidemment au lieto fine, qui unira Anchise à Eumène. Fréquemment on se surprend à penser à Pergolèse (La serva padrona est de dix ans antérieure), comme aux intermezzi et opere buffe de la génération suivante. La musique en a la fraîcheur, la vivacité, la légèreté. L’orchestre, souple, ductile, coloré, sait se montrer incisif comme langoureux ou puissant. C’est un merveilleux illustrateur des passions renouvelées, acteur essentiel autant que partenaire enjoué du chant. L’ouverture, enlevée, joyeuse, suivie de beaux menuets, introduit un chœur de nymphes chasseresses, avec sonneries de trompes. La couleur locale ibérique n’apparaît vraiment qu’au tout début et à la fin, à travers deux séguedilles et un fandango.

Les personnages sont caractérisés à souhait. Giulia Semenzato, passionnée, engagée, chante le rôle d'Anchise : la conduite en est superlative, alliant virtuosité et fraîcheur, avec des aigus aisés. La séduction et la jeunesse du héros sont servis remarquablement dans les deux airs et récitatifs qui lui sont confiés, en plus de la brève séguedille d’introduction. Eumène – Alicia Amo – ne chante pas moins de trois airs. L’émission est pure, naturellement colorée, la voix longue et expressive. « Gozaba el animo » comme le sensible « Adio, ingrate, dueño traidor » emportent l’adhésion. Eva Maria Soler Boix incarne Diane. Son seul air « Yo yaré ese lamento », où elle exhale sa plainte, délicieusement accompagnée par les cordes et les flûtes, est une réussite dans son écriture comme dans son interprétation. Brujula est confiée à Amalia Montero Neira. Son air « De un ojo era falta » couronne le premier acte. Elle se déchaîne au second, adoptant ce ton populaire, vif et enjoué qui sied aux soubrettes, avec un air puis le duo de « moralité », endiablé, où Vénus est réputée mener la danse. Cette dernière est Natalie Pérez, seule mezzo de la distribution. Voix charnue, chargée de sensualité, aux graves capiteux, elle dialogue à ravir avec le chœur dans « Napeas del bosque » avant d’exprimer son drame et de nous chanter un langoureux, puis enflammé « Quien, cielos ? ».

Dans cette recréation historiquement informée, l’ensemble Los Elementos rivalise avec les meilleures formations. Alberto Miguélez Rouco, qui l’anime, tient également la partie de clavecin. Après des débuts exemplaires, le jeune chef confirme ici toutes ses qualités.

Un enregistrement qui ravira les amateurs de chant baroque comme les mélomanes curieux. La plaquette d’accompagnement, outre la présentation de l’ouvrage dans son contexte, offre le livret original, mais n’en propose que la traduction anglaise.

 

 

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