Subtilités secrètes

Josquin Desprez : Tant vous aime... par Doulce Mémoire

Par Charles Sigel | lun 06 Juin 2022 | Imprimer

C’est un programme qui semble à la première écoute d’une évidence limpide. Après tout, ce sont des chansons, n’est-ce pas. Mais plus on y revient, plus on s’aperçoit que cette clarté n’est qu’apparente. C’est en somme un plaisir en deux temps. D’abord le charme et la maîtrise de l’Ensemble Doulce Mémoire, que dirige Denis Raisin Dadre (voir l'entretien qu'il nous a accordé), puis le plaisir subtil de l’écoute attentive et des raffinements du grand Josquin Desprez.


Denis Raisin Dadre © D.R.

La voix claire de Clara Coutouly s’élève d’abord sur quelques pincements de luth, bientôt rejointe par ses comparses ténor, baryton et basse dans un canon de plus en plus enjoué alors que les paroles restent fort mélancoliques - et d’ailleurs le mot « melancolye » figure là en toutes lettres. « Morte suis si je ne l’ay », chante la demoiselle de Si je perdoys mon amy, et cette première plage donne le ton de ce récital Josquin, subtil entrelacs de chansons (faussement) populaires et de grâces d’écriture.

La jeunesse de Josquin et son grand âge

Le plus grand compositeur de son temps, le plus célébré, le plus novateur, auteur de messes imprimées à Venise ou Nüremberg et diffusées dans toute l’Europe (Missa Hercules dux Ferrarie, Missa Pange lingua, Missa la sol fa ré mi, Missa Fortuna desperata) ne croyait pas déroger quand il composait pour la cour de René d’Anjou ou celles de Louis XI et Louis XII des chansons adaptées de « timbres » populaires. Œuvres de jeunesse -nous sommes dans les années 1470-, mais sans doute en composa-t-il aussi après 1504, quand revenu dans son Hainaut, prévôt de Condé-sur-Escaut, il profita de dix-sept années de retraite.

On a longtemps cru qu’il avait passé quelque quarante-cinq ans en Italie, dont vingt à Milan. On sait maintenant qu’il a passé l’essentiel de sa vie en terres francophones, qu’il fit quelques incursions en Espagne et à Vienne, mais qu’en Italie il ne passa au total que sept ans et demi, composant pour le chœur des Sforza à Milan (le plus grand de la chrétienté), puis pour la chapelle papale à Rome à partir de 1489. A cela s’ajoute une année à la cour de Ferrare en 1503-1504.


Vinci : Portrait d'un musicien (détail) © D.R.

Raffinements cachés

De la soixantaine de chansons qu’on lui attribue, Denis Raisin Dadre propose un choix délicat, entrecoupé de quelques pièces instrumentales, comme pour donner l’illusion d’un concert dans un jardin à Mantoue ou dans la grande salle d’un manoir à l’époque du gothique finissant. L’ensemble donne l’impression d’une grande homogénéité, mais nécessite une certaine attention pour percevoir beaucoup de dissemblances et une grande variété de manières. Tout semble aller de soi, et pourtant c’est une musique un peu secrète, dont les malices ne se livrent pas à une écoute distraite.

Certaines sont d’une grande (ou apparente) simplicité. Ainsi Qui belles amours fait dialoguer la voix de ténor et la voix de dessus sur le simple accompagnement du luth et de la harpe, sur des paroles gentiment gaillardes (« … dessus votre lit / Ay laissé ma saincture / Et dans votre chevet / Mon espée esmoulue… »)  D’autres telle Que vous madame / in Pace évoquent curieusement le répertoire liturgique, et d’ailleurs Doulce mémoire la fait suivre d’un Agnus Dei d’Heinrich Isaac qui cache son jeu puisqu’il est transcrit pour luth et harpe.

Polyphonies et frottements

Mais les plus troublantes sont celles dont le raffinement de la polyphonie et les frottements harmoniques étonnants semblent tout proches des musiques sacrées les plus élaborées de Josquin. Ainsi Vivrai-je toujours en telle paine, à laquelle l’entrelacement des voix et de flûtes qui évoquent un orgue positif prête un je ne sais quoi de recueilli qui ne serait pas déplacé dans la pénombre d’une chapelle.

Et on ne peut pas ne pas penser à la douceur - peut-être imaginaire - de la cour d’Aix-en-Provence et au souvenir de l’amour courtois qu’on y faisait perdurer entre deux batailles sanglantes, quand on entend Tant vous aime, délicate broderie de deux voix et de flûtes en forme de canon, ou les voix d’hommes suavement tressées de Belle pour l’amour de vous.


La statue du bon (?) Roi René à Aix-en-Provence © D.R.

Boire à la source de la « chanson rustique »

L’un des aspects les plus intéressants de ce projet est de confronter les versions populaires de certaines chansons avec la forme très élaborée qu’en donne Josquin. Ainsi Ma bouche rit, d’abord toute simple dans la version d’Ockeghem pour soprano et luth, devient-elle un vaste édifice à six voix sous la plume de Josquin. Mais un édifice baigné de lumière, limpide, d’autant que ce sont les flûtes qui reprennent certaines des voix.

Confrontation similaire pour Petite camusette, qu’on entend trois fois : d’abord le « timbre » populaire originel, puis le traitement à quatre voix d’Ockeghem (vers 1450), complexe et virtuose, voire tarabiscoté, enfin celui de Josquin, à six voix, très élaboré lui aussi, où les lignes musicales dessinent un réseau encore plus fin, et les multiples rythmes superposés aussi, mais qui laisse une impression d’évidence en dépit d’une acrobatique complexité, et Doulce Mémoire vous tricote cela comme si c’était facile…


Vinci : Portrait d'un musicien (Josquin ?) © D.R.

Souvenir de Ferrare

C’est sans doute à Ferrare que Josquin se familiarisa avec le répertoire des frottole, musiques d’origine populaire auxquelles les cours raffinées d’Italie du Nord avaient ajouté une touche d’élégance et d'urbanité.  Comme on ne prête qu’aux riches, on attribue à Josquin Il grillo, qui semble anticiper sur la commedia dell’arte, et le curieux In te, Domine, speravi, manière de prière ou d’invocation à Dieu, sur un rythme balancé de danse.
A Sacramella va alla guerra, Doulce Mémoire ajoute la saveur pittoresque de bombardes nasillardes à souhait.

Quant à Bergerette savoysienne, elle s’inscrit dans une tradition bourguignonne. Ne pas se fier aux faux airs d’aimable pastorale qu’elle offre au prime abord. Ecriture en canon, harmonies surprenantes frôlant la dissonance, c’est une architecture complexe où, parmi les voix qui se répondent l’une à l’autre, on remarque celle du contre-ténor Paulin Bündgen.

D’un bout à l’autre, on est porté par une manière d’évidence de l’interprétation, tant la fusion des voix semble aller de soi. Outre celle de Clara Coutouly, d’une transparence de vitrail, celle du ténor Hughes Primard, elle aussi très naturelle, est particulièrement en évidence. Les quatre flûtistes, parmi lesquels Denis Raisin Dadre, font mieux qu’accompagner puisqu’ils sont aussi les voix de la polyphonie.


Denis Raisin Dadre © D.R.

Gaillardises

Avec Une jeune fillette, le concert s’achève à nouveau dans la veine gaillarde, mais une gaillardise enrobée d’élégance, que pour un peu on ne remarquerait pas.

Pourtant il s’agit d’une jeune fillette « …en l’age de quinze ans / Elle a fait la chosette / Elle est grosse d’enfant… » et qui ne regrette rien, au contraire : « Or vous taisez, ma mère, / Pour Dieu ne plourez plus ; / Sur mon lict m’a gectée, / Me fist à son plaisir. / Certes en mon entente / Jamais ne me blessa, / Mais je fus mal contente / Qu’il ne recommença. »
Comme Denis Raisin Dadre l’explique, la musique fut éditée sous le titre Comment peult avoir joie. Hélas avec seul couplet. Or il advint qu’apparut ce long texte un peu fripon assorti de la mention providentielle : « Se chante sur l’air de Comment peult avoir joie ».

Cette chanson, la plus longue du disque, merveilleusement chantée par la soprano et le ténor, laisse une impression lumineuse et mélancolique qui perdurera longtemps.

 

 

 

 

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