Les bonnes intentions font-elles les bons disques ?

Joyce DiDonato : Eden

Par Charles Sigel | mer 16 Février 2022 | Imprimer

Une suite de pièces ayant un lien plus ou moins étroit avec la notion de nature, un programme thématique davantage que musical, d’où des collisions bizarres entre des mondes musicaux trop différents. Bref, un disque agaçant qu’on ne sait par quel bout prendre.

Il s’agit en somme de la bande sonore d’une série de concerts/performances des deux côtés de l'Atlantique qui occuperont Miss DiDonato pendant les mois à venir, de Bruxelles, quelques jours après la sortie de ce disque, à Washington en avril.
Dans le droit fil de In War and Peace, il y a cinq ans, concert-évènement mis en scène, avec danseur, maquillage (un peu kitsch, si je puis me permettre), musiciens sur scène, ce sera un projet « unissant musique, théâtre et éducation pour confronter les questions de notre lien individuel à la nature. »

« Avec chaque jour qui passe », écrit Joyce DiDonato, « je fais de plus en plus confiance à l'équilibre parfait, au mystère étonnant et à la force directrice du monde naturel qui nous entoure, à tout ce que Mère Nature a à nous apprendre. Eden est une invitation à revenir à nos racines et à explorer si oui ou non nous nous connectons aussi profondément que possible à l'essence pure de notre être, pour créer un nouvel Eden de l'intérieur et planter des graines d'espoir pour l’avenir. »
Qui peut être contre ?

Gageons que les spectateurs auront plaisir à emporter un souvenir sonore de ces soirées qui seront sûrement mémorables. Est-ce que ce cd fonctionne pour l’auditeur qui n’y aurait pas assisté, c’est la question qu’on se pose. Même si, évidemment, venant d’une telle artiste beaucoup de plages sont d’une grande beauté, cela n’empêche que l’ensemble ne (me) convainc pas.

À commencer par la première plage, où la voix du mezzo américain se substitue dans The Unanswered Question, de Charles Ives, à la trompette normalement requise. Ambiance Sleepy Hollow, nuit sans lune et crime sur la lande, très très bizarre, glissons sur cet objet musical assez crispant (et à l’intonation aléatoire, nous semble-t-il)

Après cela on se rassérènera avec une jolie mélodie, élégante et lumineuse, très song de comédie musicale, sur un texte de Gene Scheer, The First Morning of the World, suggérant des images de lever de soleil sur un rivage, ou de prairies agitées par le vent sous une lumière d’assomption, commande de Joyce DiDonato à Rachel Portman, une compositrice britannique qui a beaucoup travaillé pour le cinéma (Emma, The Duchess, Oliver Twist) et dûment récompensée.
Et dans le même registre « vingtième siècle pour toutes les oreilles » on aimera sans doute Nature, the gentlest mother d’Aaron Copland, distillée avec délicatesse sur un tapis de flûte, de hautbois, gazouillant à loisir.

L’âge baroque est mis à contribution sous les espèces d’une chanson a voce sola de Biagio Marini, « Con le stelle in ciel che mai », accompagnée au théorbe et à la viole de gambe, d’une aria de Cavalli extraite de La Calisto, « Piante ombrose », et d’une belle aria de Haendel extraite de Theodora, « As with rosy steps the moon », tout cela chanté avec simplicité, intimité, limpidité, sincérité et un doigt d’habileté (car comment y résister ?)

De l’âge classique, sur un tempo rapide (seul du genre, l’ensemble du programme est résolument contemplatif), l’aria de Josef Mysleveček « Toglierò le sponde al mare » fait entendre DiDonato dans de véhémentes colorature, et autres roulades et trilles, sur toute l’étendue d’une voix aussi longue qu’homogène et avec un brio qui n’est pas la moindre de ses qualités.

Cette égalité de l’émission, ces graves charnus, ce phrasé velouté, cet art de dire, d’habiter un texte autant que le chanter, on les retrouvera à leur meilleur dans le récitatif et air « Misera, dove son… Ah ! Non io che parlo… »  extrait d’Ezio de Gluck, balançant entre l’introspection et la fureur, en parfaite fusion avec la direction à la fois ardente et précise, attentive et fougueuse de Maxim Emelyanychev à la tête d’Il Pomo d’Oro.

Et ce spécialiste du baroque sera tout autant à l’unisson de la chanteuse dans les deux Rückert-Lieder de Mahler. « Ich atmet' einen linden Duft », d’une ligne superbe, montre la mélodiste sensible, très intérieure qu’est DiDonato, la maîtrise d’un souffle qui semble infini et une grande économie de moyens (flûte, cordes et cors en tressage subtil) et « Ich bin der Welt abhangen gekommen » (en amitié avec les bois, le cor anglais notamment), ce dernier Lied particulièrement beau, le vibrato traduisant l’émotion vibrante, avec de merveilleuses demi-teintes, et un alanguissement du tempo d’une ineffable tendresse.

Toute aussi émue/émouvante, l’interprétation superbe de Schmerzen (des Wesendonck Lieder), dessinée comme une ample parabole où on admire l’héroïsme du registre central et l’insolence des notes hautes.

S’ajoutent à ce programme des plages instrumentales, impeccablement traduites par Maxim Emelyanychev et Il Pomo d’Oro, notamment l’intrigante Sonata enharmonica de Giovanni Valentini (Venise 1582-Vienne 1649) qui balance sans cesse entre sol mineur et si mineur et la vigoureuse « Danse des esprits et des Furies » de l’Orfeo ed Euridice de Gluck).

En bonus track, « Ombra mai fu », extrait de Serse d’Haendel, d’une grande beauté, accompagnera l’auditeur un long moment, et le laissera dans une humeur doucement méditative. C’est ce que font les bis, quand ils sont bien choisis, non ?


Joyce DiDonato © Sergi Jasanada

 

 

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