Née pour chanter Rossini

Karine Deshayes, Une vie de Rossini

Par Christophe Rizoud | ven 29 Avril 2016 | Imprimer

Prétendante en 2002 au titre de révélation lyrique des Victoires de la musique classique, Karine Deshayes bluffa le jury – dont nous faisions partie – par la facilité avec laquelle elle régla son compte au rondeau final de La Cenerentola. L’agilité ne suffit pas à lui assurer la palme. Le chic de Stéphanie d'Oustrac, suprême conteuse dans La Dame de Monte-Carlo de Poulenc, l'emporta. Peu de mois après cependant, – toujours en 2002 – le même « Nacqui all'affanno » lui valut de décrocher le premier prix du concours « Voix nouvelles ». 

Enregistré pour Aparté, cet air fétiche – on le serait à moins – trouve naturellement sa place au cœur d’un programme consacré à Rossini sous toutes ses facettes – ou presque : opéra buffa,  seria, mélodie en français, en italien, musique symphonique (les deux « temporale » extraites du Barbier de Seville et de La Cenerentola qui soufflent entre les numéros). Seul le répertoire sacré n’est pas abordé. S’y succèdent, dans l'intention avouée de raconter une improbable histoire (d’où le titre du récital : « une vie de Rossini »), les rôles qu’a déjà interprétés Karine Deshayes sur scène – Rosina, Angelina, Elena – et ceux qu’elle a l’intention d’ajouter prochainement à son palmarès – Desdemona, Semiramide. Ni carte de visite, ni page qui se tourne à un moment où sa carrière semble envisager de nouvelles directions – elle chantera Alceste la saison prochaine à Lyon – mais témoignage amoureux des affinités existant entre la mezzo-soprano française et le compositeur italien.

Mezzo-soprano ? Rien n’a jamais été moins sûr quand on constate l’aisance avec la voix virevolte dans le registre supérieur. Le timbre, même, a pris des couleurs indécises, velours brillant à base de soie – chaud, mordoré, doux et brillant – qui échappe à une classification définitive. Comme déjà constaté ces derniers temps à chaque fois que nous avons eu l'occasion de l'entendre, le chant, souple et lumineux, n’a jamais paru aussi épanoui. Aucune tension, aucun accroc ne vient altérer le tracé voluptueux de la ligne. Cette splendeur sonore est la seule limite que l'on peut trouver à l'interprétation, sans faille sinon. Des personnages comme Semiramide ou Desdemona – mère incestueuse, amante délaissée – voudraient chair plus meurtrie pour s'animer davantage.

C’est là le double écueil du studio et du récital que tente de surmonter d'une baguette revigorante Raphaël Merlin. Son ensemble, Les Forces Majeures, qui rassemble des instrumentistes issus de formations de musique de chambre, rend à Rossini son entière jeunesse, à la manière dont les baroqueux dépoussièrent les partitions du 18e siècle. Chaque pupitre affirme son identité propre sans que l'approche, évidemment chambriste, n'entrave la cohésion jubilatoire du propos. Certains effets volontairement appuyés – des percussions marquées comme à la parade, des cuivres fanfarons… – correspondent à l'idée que l'on se fait d'un Rossini moins farceur qu'impertinent.

Les arrangements imaginés par le chef d'orchestre pour les pièces qui à l'origine en étaient dépourvues – Nizza, L'Ame délaissée, Canzonetta spagnuola – pourront déranger en ce qu'ils trahissent le caractère intimiste de la mélodie. La cantate Giovanna d'Arco est également proposée dans sa version orchestrée (en 1989 par Sciarrino pour Teresa Berganza), ce qui convient à une œuvre dont on souligne souvent la dimension théâtrale. Tout l'art de Karine Deshayes trouve à s'exprimer dans cette page où alternent passages élégiaques et virtuoses, des lamentations de la jeune bergère aux vocalises furieuses de la guerrière menant ses troupes à une victoire ô combien méritée. 

 

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