Au sérail du Turc généreux

La Caravane du Caire

Par Laurent Bury | sam 11 Octobre 2014 | Imprimer

Enfin Grétry traité comme il le mérite ! En 2010, Hervé Niquet nous avait révélé le versant tragique de la production du compositeur liégeois, avec une Andromaque de toute beauté. La ville natale de Grétry lui a récemment rendu hommage, pour le bicentenaire de sa mort, en programmant son opéra-comique Guillaume Tell, et l’on a pu voir à Versailles et à Paris L’Amant jaloux en 2009-2010, mais il restait à redécouvrir les partitions qui, sans être des tragédies lyriques, n’en sont pas moins intégralement chantées : La Caravane du Caire est l’une d’elles. L’œuvre n’était pourtant pas inconnue, puisque Marc Minkowski l’avait enregistrée en 1991, avec une distribution mi-française (Gilles Ragon, Isabelle Poulenard), mi-belge (Guy de Mey, Jules Bastin), mais ce disque paru – déjà – chez Ricercar n’était peut-être pas une réussite totale, faute de théâtralité. La nouvelle version qui nous arrive, sous le même label, mais avec pour seul point commun le Chœur de chambre de Namur, a bénéficié de la série de concerts donnée à l’automne 2013, ce qui confère à cette interprétation une tout autre respiration.

Guy Van Waas n’a pas toujours été aussi inspiré lorsqu’il dirige son compatriote : son Céphale et Procris n’avait guère trouvé grâce aux yeux de notre collègue Hugues Schmitt. Cette fois, en revanche, le chef semble avoir mangé du lion et il mène son orchestre, Les Agrémens, avec une vigueur qui arrache définitivement Grétry au style compassé qu’on a pu lui reprocher. Les danses, en particulier, séduisent par leur allant, et l’on en savoure mieux que jamais les belles couleurs orientalisantes, bien plus convaincantes que tout ce qui s’écrivait à la même époque (ou même plus tard) ; on citera en particulier la « Marche égyptienne » et la séduisante « Danse des femmes » à la harpe. Dès l’ouverture, on est saisi par l’éclat, la vivacité et la grâce de cette musique, dont on comprend enfin pourquoi elle fut tant appréciée en son temps.

Sur le plan vocal, l’équipe réunie plus de vingt ans après la première version Ricercar possède de nombreux atouts, à commencer par le magnifique Saint-Phar de Cyrille Dubois, plus mozartien que jamais, avec une fermeté d’accent qui ravit et la vaillance qu’exige l’air très gluckiste qui conclut le deuxième acte. Formant avec lui un duo tout à fait équilibré mais présentant des qualités bien distinctes, Katia Vellétaz nous semble décidément à sa place dans le répertoire du XIXe siècle et de la toute fin du XVIIIe, où son timbre confère plus de chair aux héroïnes d’opéra-comique. Jennifer Borghi écope une fois de plus d’un rôle de « méchante », mais son Almaïde n’en est pas moins noble. Julien Véronèse réussit à être à peine moins truculent que Jules Bastin, pacha de la version 1991. Alain Buet a suffisamment de personnalité pour s’imposer en Husca, et grâce à l’allant de la musique, Reinoud Van Mechelen est un peu dépouillé des afféteries que nous avons pu lui reprocher chez Rameau. Tassis Christoyannis n’apparaît qu’au troisième acte, mais Grétry lui a réservé un morceau de choix avec l’air « Ah ! si pour la patrie… », comparable au « Dieux qui me poursuivez » d’Oreste dans Iphigénie en Tauride. Soliste du Chœur de chambre de Namur, Caroline Weynants est une voix qu’on aimerait réentendre dans un rôle de premier plan : ses deux airs sont un régal, « Ne suis-je pas aussi captive ? » et « Nous sommes nées pour l’esclavage ». Chantal Santon n’a qu’un air pour briller, mais elle en profite pleinement, et son Esclave italienne est reine de la virtuosité, mais avec une voix plus timbrée que n’en ont souvent les pures coloratures. On remerciera, une fois encore, le Centre de musique baroque de Versailles et le Palazzetto Bru Zane d'avoir uni leurs forces pour soutenir cette entreprise. Voilà donc encore une œuvre dont on aimerait vérifier la validité théâtrale par le biais d’une version scénique, même si le livret n’est pas des mieux ficelés. Avis aux directeurs de théâtre !

 

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