Jardin anglais à la française

La Damnation de Faust

Par Clément Taillia | mer 07 Août 2019 | Imprimer

Sans être versé plus que cela dans les théories des nationalités ou des climats, on aimerait comprendre pourquoi Hector Berlioz est si redevable aux chefs britanniques. Il subissait encore une large indifférence quand Thomas Beecham l’enregistrait. On l’a découvert avec Colin Davis, qui l’a remis sur le métier toute sa longue carrière durant ; on l’a redécouvert grâce à John Eliot Gardiner, à son érudition et aux pupitres boisés de son Orchestre Révolutionnaire et Romantique. Et récemment encore, la discographie de la Symphonie Fantastique trouvait en Daniel Harding un fascinant porte-voix.

De retour à Londres en enfant prodigue après plus de quinze ans passés à Berlin, c’est un autre sujet de Sa Majesté, Simon Rattle, qui nous offre aujourd’hui une nouvelle Damnation de Faust. Il faut s’en réjouir : chose protéiforme et polymorphe, ni opéra, ni cantate, ni symphonie lyrique, cette « Légende dramatique en quatre parties » créée en 1846 déroute toujours, par-delà les années, programmateurs de concerts et producteurs de disques. Car disons-le tout net : les pages entrées au répertoire des orchestres et des chanteurs (la « Marche hongroise », évidemment, la « Puce gentille » de Méphistophélès, la ballade et la romande de Marguerite parfois, l’« Invocation à la nature » de Faust à l’occasion) sont les quelques cimes apparentes d’une forêt sauvage où, faute de chemins tracés, presque personne n’ose s’aventurer.

Rattle l’a fait, sous les micros, lors d’un festival de 10 jours donné en 2017 au Barbican Center pour célébrer celui qui devenait le nouveau directeur musical du London Symphony Orchestra. L’occasion était belle pour que le chef flatte ses musiciens : les pupitres flamboient, distingués et décantés comme rarement, les cordes ont le frémissement d’une chaude brise d’été (« Ange adoré… ») les bois et les cuivres claquent comme un réveil brutal au sortir d’un cauchemar. Mais attention, l’enfer ici se tient correctement, et le jardin des supplices est composé avec art. Le chaos du final du III est une folie organisée dans une belle veine classique, le « ballet des Sylphes », aérien et rafraîchissant, a un petit côté viennois, quand la scène chez les étudiants, saisissante, a la froideur cinglante et acérée que le néoclassicisme prisera tant. Tout au plus pourrait-on observer que Rattle, en rappelant ce que Berlioz doit à Gluck et ce qu’il a apporté au Groupe des Six, manque précisément une période : celle de Berlioz lui-même, ce XIXème siècle où, à Paris, le Grand Opéra triomphait, avec son goût assumé pour le spectaculaire, ses scènes chargées de décors gigantesques, ses fosses d’orchestre comme des abysses. Est-ce parce qu’il dirige Berlioz que Rattle taille son jardin anglais à la française ? On s’y promène toujours avec émerveillement.

Les chanteurs bénéficient évidemment de cette direction si maîtrisée. Capté ici avant sa série d’annulations en 2018 et 2019, Bryan Hymel déroute d’abord : que de métal dans ce timbre ! Quand les phrasés gagnent en naturel, que la voix s’installe mieux dans la tessiture, tout est enfin réuni pour un « Nature immense, impénétrable et fière » de belle tenue, quoique dénué d’angoisse. Plus expressive est sa Marguerite : si elle est un peu heurtée par les tempi dans la partie centrale de « D’amour, l’ardente flamme », Karen Cargill peut compter sur sa voix ductile et charnue pour mener son « Roi de Thulé » en quasi-Liedersängerin, et l’inscrire sur les traces de Schubert. Remplaçant Gerald Finley, Christopher Purves n’a peut-être pas, lui non plus, la dimension d’un vrai baryton-basse, mais ce Méphistophélès a de l’énergie, de l’abattage, et une inquiétante étincelle de folie. Comme ses collègues et comme les chœurs, magnifiques, il chante un français intelligible. Qu’aurait-il fallu de plus ? Un surcroît de « rêveries et de passions », comme s’intitule le premier mouvement de la Fantastique ? Au moins ce disque de grande classe fait-il mentir Debussy, pour qui Berlioz « accrochait des boucles romantiques à de vielles perruques » : on aurait presque aimé cette Damnation très légèrement plus poudrée !

 

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