Maudit Faust

La Damnation de Faust

Par Dominique Joucken | mar 26 Novembre 2019 | Imprimer

Cet enregistrement était attendu avec beaucoup d’impatience par les berlioziens du monde entier : après le triomphe de ses Troyens l’an passé, son splendide Requiem paru en juin, et des versions de référence de Béatrice et Benedict et de Benvenuto Cellini, ne manquait plus que le couronnement avec ce qui est pour la plupart des critiques le chef-d’œuvre de Berlioz, mais aussi sans doute son opus le plus difficile à interpréter : La Damnation de Faust. Comme pour Les Troyens, le disque est l'écho d'un concert donné à Strasbourg.

Brisons d’emblée le suspense : le compte n’y est pas. En tous cas pas comme on aurait pu l’espérer. Et pourtant les qualités du CD sont aussi nombreuses qu’incontestables. Commençons par les énumérer. La direction d’orchestre tout d’abord. Constamment attentif au mouvement dramatique et à la vérité des situations, John Nelson possède une compréhension intime de l’œuvre, et il lui insuffle une vie qui capte l’attention dès les premières minutes, ne se relâche pas un instant : il sait aussi rendre justice aux infinies variations de climat de la partition. Que ce soit dans les plaines de Hongrie ou dans les déchaînements de la taverne d’Auerbach, le halètement de la course à l’abîme ou les pâmoisons du duo Faust-Marguerite, Nelson trouve chaque fois le ton idoine, l’équilibre spontané entre les pupitres. On admire surtout l’absence d’emphase qui défigure tant d’enregistrements berlioziens. Même quand il utilise toutes les ressources de l’orchestre moderne qu’il a contribué à créer, le grand Hector n’est jamais bruyant, et on ne trouve chez lui aucun effet sans cause. Un bémol cependant : malgré la battue enthousiaste de John Nelson et le travail de répétition qu’on devine très approfondi, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg ne peut donner plus que ce qu’il a. Ce qu’on entend ici est une excellente phalange de région, menée d’une main experte, avec une envie d’en découdre qui fait plaisir, mais les limites de timbres sont là. Le son reste assez passe-partout, et ce qui suffisait dans Les Troyens à cause du côté néo-classique de la partition, où la ligne prime sur la couleur, laisse sur la faim dans La Damnation. Surtout que les concurrents sont les orchestres de Londres, de Boston ou de Chicago. Bref, malgré des qualités indéniables, Nelson ne renouvelle pas l’exploit des enregistrements précédents.

Le choix du Chœur Gulbenkian avait de quoi surprendre. Pourquoi diable aller chercher un ensemble portugais dans une œuvre où le texte a tant d’importance, le chœur étant un vrai protagoniste de l’action ? Les craintes se dissipent dès les premières minutes : la diction est admirable ; on comprend tout, et même un néophyte pourrait retranscrire le texte comme sous la dictée. De plus, les musiciens portugais sont les braves paysans enivrés, comme ils sont les croyants fervents du jour de Pâques, les elfes ou les démons, les anges ou les pèlerins, les curieux arrivant hilares dans la chambre de Marguerite avec une égale réussite. A noter aussi le talent de l’ingénieur du son, qui est parvenu à spatialiser les parties chorales, tout en gardant un centre de gravité, ce qui rend justice à la dimension théâtrale de la « légende dramatique » tout en permettant à l’auditeur de profiter de ce kaléidoscope en restant confortablement calé dans son canapé.

Joyce DiDonato dispense à pleines mains les qualités qui l’ont fait connaître aux quatre coins de la planète : art du legato, souplesse, beauté argentine de la voix, sens des nuances. Tout cela est plastiquement parfait, mais ne touche pas vraiment. Berlioz n’est pas Rossini, et tant de pure beauté a quelque chose d’incongru dans l’incarnation de Marguerite, que l’on sent peu torturée. Le « roi de Thulé » illustre le paradoxe : tout est millimétré et poli comme un diamant, mais où est la béance énoncée par le texte ? DiDonato se rend-elle compte qu’elle parle de la mort d’un homme ? « D’amour l’ardente flamme » la verra un peu plus abandonnée, mais elle reste globalement extérieure à son rôle. Comme pour l’orchestre, le classicisme des Troyens la montrait plus proche de son univers de prédilection. Nicolas Courjal propose un Méphisto sonore et classique, globalement assez traditionnel, avec un recours parcimonieux au ton parlé, sans histrionisme cependant, et sa diction exemplaire achève d’en faire un des atouts du coffret. La berceuse du II est un vrai moment d’émotion, chanté sur le fil, preuve qu’il peut alléger son émission lorsqu’il le veut. L’excellent Brander d’Alexandre Duhamel n’appelle aucune réserve.

Reste à parler de celui sur les épaules duquel tout reposait : Michael Spyres. Il faut d’abord énoncer une vérité de base, qui relativisera les commentaires qui suivent. Aucun ténor au monde n’est mieux en possession du rôle de Faust que le ténor américain. Il a tout : la couleur à la fois héroïque et sensible, le vibrato à juste dose, la facilité dans l’aigu et surtout la compréhension profonde du mal qui ronge le héros, l’éternelle insatisfaction, qu’il parvient à traduire dans un chant qui touche l’auditeur de façon immédiate. Pourquoi faut-il dès lors qu’il gâche tout cela par une diction aussi relâchée ? C’est d’autant plus incompréhensible que son Énée était parfait sur ce point. Manque de travail ? Fatigue d’un soir ? Timing trop serré ? Cela commence moyennement, avec un acte I et II où les consonnes sont insuffisamment appuyées, et l’accent américain vraiment trop « caoutchouteux ». Au III, les choses s’aggravent, avec un texte qui se brouille toujours plus. A quoi bon dès lors cet aigu du duo avec Marguerite, si « casse-pipe » pour tous les autres, que Spyres lance avec une aisance a se pâmer ? Au IV, on ne comprend plus rien de ce qu’il chante, et la Course à l’abîme est un festival de mots tronqués et de lettres inversées. On enrage d’autant plus que l’orchestre et Méphisto nous tiennent en haleine comme rarement, et ce qui devrait être un sommet s’avère être une chute. A moins qu’il ne faille y voir un symbole de la ruine du personnage ? Quoi qu’il en soit, Spyres nous doit une revanche. Il en a les moyens et, espérons-le, les ambitions.

Difficile dès lors de recommander un enregistrement où le rôle principal souffre d’une telle faiblesse. Mais, pour la direction magique de John Nelson, le chœur ultra investi, la probité de Nicolas Courjal, la plastique vocale de DiDonato et les promesses du Faust de Spyres, on reviendra souvent à cette Damnation, que tous les berlioziens devraient posséder, au moins par curiosité.

 

 

 

 

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