La favorite, pas la préférée

La Favorite

Par Dominique Joucken | dim 30 Octobre 2016 | Imprimer

« La partition est inégale, mais aux points cardinaux du drame, Donizetti trouve l’expression juste des sentiments sombres et complexes qui le parcourent, donnant à son œuvre une dignité dont seules ses meilleures tragédies italiennes peuvent se vanter ». Piotr Kaminski (in Le Bel Canto, Livre de poche, p. 324) a admirablement résumé les jugements que l’on peut porter sur cette Favorite, opéra composé en français pour Paris en 1840 par un Donizetti très pressé. On sent la hâte mise à l’ouvrage, et beaucoup de pages sont recyclées d’opéras précédents. Pour simplifier, on dira que l’œuvre compte des airs et des ensembles admirables, mais souffre de récitatifs bâclés, qui la déséquilibrent. Contrairement à Meyerbeer, Donizetti n’arrive pas à irriguer de façon vivante les transitions entre les pages de pur chant, qui s’apparentent à de laborieux tunnels. L’orchestration, si elle est bien celle qui correspond à cette musique, ne s’encombre pas de subtilités, et on n’y trouvera aucun des sortilèges que développent à cette époque un Berlioz ou un Halévy, pour ne citer que deux contemporains à qui Donizetti était souvent comparé. Mais qu’importe, Marcello Viotti a décidé de croire en l’œuvre, en son instrumentation et même en sa dramaturgie pourtant composite (le livret est un pot-pourri invraisemblable de pièces à la mode). Il empoigne la carrure parfois frêle de l’opéra et lui confère une belle allure, à la fois rythmée et altière. L’orchestre de la radio de Munich ne fait pas dans la finesse, mais ce n’est pas ce qu’on lui demande, et tout vise ici à l’efficacité. Les finales d’actes vrombissent et pétaradent, les airs sont soulignés avec forces « zim-boum » et les chœurs sont de la partie avec enthousiasme. Bref, on se laisse assez facilement prendre au jeu, d’autant que la distribution réunie compte de sérieux atouts.

Il y a d’abord Ramon Vargas. Le jeune Mexicain était à l’époque (nous sommes en 1999) une révélation. La lumière de son timbre, l’agilité dans l’aigu et la maîtrise du français lui permettent de composer un personnage de jeune amoureux dupé avec beaucoup de crédibilité. Si le français de Vesselina Kasarova est plus discutable (avec des « s » trop chuintés), le matériau vocal est encore plus imposant : les réserves de puissance paraissent infinies, les coloratures ne posent aucune difficulté, et le tempérament est celui d’un volcan. « Mon arrêt descend des cieux » laisse pantois, et une telle défonce vocale a indéniablement quelque chose de jouissif. Le Roi Alphonse XI d’Anthony Michaels-Moore laisse plus dubitatif. Si la diction est excellente, si on croit d’emblée au personnage, l’aspect expressionniste du chant pourra déplaire. Cette façon de tout chanter à la limite de la justesse et de faire un sort à chaque syllabe indisposera les puristes du bel canto, soucieux de belle ligne.  Carlo Colombara n’avait pas encore à ce moment le timbre usé qu’on lui connaît aujourd’hui, et son incarnation d’un Balthazar tonnant tel Jupiter est un des points forts du coffret, même si l’accent italien est par moments caricatural. Seul vrai maillon faible, le Don Gaspar de Francesco Piccoli est un supplice, avec un timbre tout entier dans le nez, et une émission qui s’apparente à un hurlement dès qu’elle dépasse le mezzo forte.

En conclusion, et pour autant qu’on accepte de mettre de côté les faiblesses de l’œuvre et de jouer le jeu, cette version s’impose avec facilité. D’autant qu’elle est la seule à restituer l’opéra dans sa langue originale. Un DVD paru chez Opus Arte, avec Ludovic Tézier en Alphonse, est également à connaître.

 

 

 

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