Jours fortunés d’une renaissance

La Fille du Madame Angot

Par Christophe Rizoud | ven 22 Octobre 2021 | Imprimer

« Il est étonnant de constater que ce fleuron du répertoire français qu’est La Fille de Madame Angot ne dispose pas d’enregistrement récent et que la qualité des précédents soit discutable », relève Alexandre Dratwicki dans la préface d’un nouveau livre-disque consacré au chef d’œuvre de Charles Lecocq. La remarque, soit dit en passant, pourrait s’appliquer à bon nombre d’opérettes. Mais réalisée en 2021 au cœur de la pandémie de coronavirus, cette intégrale prend une valeur symbolique à laquelle le Palazzetto Bru Zane apporte le souci d’exhaustivité et d’authenticité que l’on est en droit d’attendre d’une fondation qui « allie ambition artistique et exigence scientifique ». Les dialogues parlés, légèrement raccourcis mais non réécrits*,ont été préservés, avec l’avantage que représente le procédé en termes d’intégralité – et son inconvénient dans le cas d’une écoute plus musicale que théâtrale. Un retour à l’orchestration originelle, celle de la création bruxelloise en 1872, évite l’empâtement de la matière instrumentale, et le côté pompier que l’on reproche parfois au genre. Deux numéros sont proposés pour la première fois au disque : une version alternative du duo entre Pitou et Larivaudière à l’acte I, et les couplets de Mademoiselle Lange et d’Ange Pitou à l’acte II, tombés sous le couperet de la censure.

Surtout, la distribution réunie, des premiers au seconds rôles, entend redonner des lettres actuelles de noblesse à un ouvrage tombé en désuétude. Les noms d’Anne-Catherine Gillet, Véronique Gens et Mathias Vidal, pour ne citer que les principaux, ajoutés à ceux de l’Orchestre de chambre de Paris et du Chœur du Concert Spirituel – lauréat en 2020 du Prix Liliane Bettencourt – , placés sous la direction de Sébastien Rouland, sont gage d’une qualité longtemps inespérée dans ce répertoire. La première avec son soprano flûté offre de Clairette un portrait d’une fraicheur vivifiante. Nulle mieux qu’elle pour brandir, grâcieuse, l’étendard de la Chanson politique, et dans ses couplets du 3e acte, balancer crânement « De la mère Angot, j’suis la fille ». En Mlle Lange, Véronique Gens joue à la grande dame qui s’encanaille. C’est avec délice que l’on perçoit, en un exercice réjouissant d’autodérision, la tragédienne que l’on connaît affleurer derrière l’intrigante aux mœurs olé olé. Le timbre de falcon combiné à celui, léger, d’Anne-Catherine Gillet, nous vaut un duo « Jours fortunés de notre enfance » à écouter en boucle. Des affinités de Mathias Vidal avec la musique française, il est inutile de discuter. L’émission haute de la voix et la clarté de l’articulation accrochent Ange Pitou à la branche d’un arbre généalogique qui plonge ses racines dans le registre de la haute-contre baroque. Son rival, Pomponnet, trouve en Artavazd Sargsyan l’exact ténor de caractère nécessaire à ce répertoire. Bref, tous n’appellent que des éloges, confortés en leurs différentes interventions par la direction de Sébastien Rouland qui sans ostentation joue des couleurs et des contrastes pour adapter le discours instrumental aux situations.

Dans les textes qui accompagnent l’enregistrement selon la formule désormais consacrée du livre-disque (il s’agit du 30e de la collection « Opéra français »), on peut lire à côté des souvenirs de la création, par Charles Lecocq lui-même, ou des témoignages d’époque, la genèse et l’analyse de l’œuvre par Gérard Condé, avec en guise de conclusion cette considération motivée par la popularité inattendue de l’ouvrage, conclusion trop juste pour ne être citée intégralement : « le succès durable couronne plus volontiers les ouvrages éphémères ou conçus sans trop y croire que ceux qui, visant à l’immortalité, s’écroulent sous leur poids ». Ainsi l’inoxydable Fille de Madame Angot renait-elle sous le meilleur jour possible.

* le livret intégral est disponible sur le site de ressources du Palazzetto Bru Zane

 

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