La vérité nue de Karina Gauvin

Prima Donna

Par Bernard Schreuders | mer 08 Mai 2013 | Imprimer
 
Tous les grands chanteurs de Haendel y ont eu droit : Senesino (D. Minter, A. Scholl), Margherita Durastanti (L. Hunt-Lieberson), Francesca Cuzzoni (L. Saffer, S. Kermes) et Faustina Bordoni (V. Genaux, R. Invernizzi), les ténors Francesco Borosini et John Beard (I. Bostridge, M. Padmore), même la basse Montagnana (D. Thomas), tous, sauf Anna Maria Strada del Pò, la plus fidèle, la plus active de ses interprètes, à qui personne n’avait encore rendu hommage. C’est désormais chose faite avec le dernier enregistrement de Karina Gauvin, Prima donna, titre bateau, mais disque rare.
Anna-Maria Strada del Pò a débuté à Milan, en 1721, dans La Verità in Cimento de Vivaldi (le voluptueux « Addio caro » de Rossane figure au programme du présent récital) et s’est déjà produite à Naples dans des opéras de Leo, Porpora, Vinci et Porta lorsque Haendel la recrute pour Londres. De 1729 à 1737, la Strada chante dans pas moins de vingt-quatre ouvrages du Saxon, assurant une douzaine de créations, d’Adelaida dans Lotario à Berenice, mais également des reprises (illustrées ici par l’air d’Emilia dans Flavio, « Da te parto »). Le répertoire témoigne de l’ampleur des moyens vocaux et des ressources dramatiques d’une artiste que ses contemporains n’ont pas toujours estimée à sa juste valeur. A en croire Burney, Anna-Maria Strada était la créature de Haendel, diamant brut qu’il aurait dégrossi, poli et surtout modelé à sa guise. Son caractère malléable devait en tout cas le changer des stars imbuvables qu’il avait l’habitude d’affronter. Mrs Pendarves, la célèbre voisine du compositeur, déplorait le physique disgracieux et « la bouche terrifiante » de celle que ses détracteurs surnommaient « The Pig » (le Cochon). Rolli épinglait quant à lui « une copie de Faustina [Bordoni], avec une meilleure voix et une meilleure intonation, mais sans le charme et le brio », un jugement à prendre avec des réserves quand on connaît la violence des passions que déchaînèrent précisément les rival queens, Cuzzoni et Faustina. A la vérité, des rôles tels qu’Angelica (Rinaldo), Arianna, Ginevra (Ariodante) et plus encore Alcina montrent que la Strada n’avait rien à leur envier.
La vocalisation dans « Scherza in mar » (Lotario) trahit d’abord une certaine fatigue (l’aigu se rebiffe dans la cadence et le texte se dérobe), mais elle se révèle passagère et nous retrouvons Karina Gauvin au sommet de son art tout au long de l’enregistrement. Si elle semble parfois se complaire dans le beau son, en revanche, la soprano québécoise ne donne jamais dans les cocottes, et les minauderies de Vinci (« Tortorella se rimira ») la trouvent empruntée, sinon distante, concédant du bout des lèvres quelques notes piquées. La cantatrice avait déjà gravé plusieurs pages d’Alcina en 1999, avec l’ensemble Tafelmusik (Analekta FL 2 3137), notamment « Ombre pallide », qu’elle reprend aujourd’hui. L’instrument a pris du corps, il s’est aussi légèrement assombri et la plénitude du timbre, crémeux et délectable, nous incite plus que jamais au péché de gourmandise. En outre, l’interprète varie désormais le da capo, avec élégance et parcimonie.
La chanteuse a attendu – du moins nous plaît-il de le croire – d’incarner Alcina sur scène pour aborder face aux micros « Ah mio cor » et son nœud gordien d’affects exacerbés. Aucun apprêt, pas une once de sophistication, juste la vérité, nue, dense, comme nous ne l’avions plus entendue depuis Arleen Auger: Karina Gauvin lâche enfin prise et si les enfers ne lui obéissent plus, nos cœurs s’ouvrent à sa voix, non plus à celle du rossignol, mais à celle de l’amante éperdue, anéantie, dont le cri de douleur et de rage résonne au tréfonds de nous-même. Dirigé depuis le clavecin par Alexander Weimann, l’Arion Orchestre Baroque contribue à cette épure et livre, ici comme ailleurs, une prestation de belle tenue. Après les tourments d’Alcina, la morbidezza langoureuse du « Care selve » d’Atalanta, où affleure également le souvenir d’Auger, agit tel un baume et nous quittons la Strada ou plutôt la Gauvin sur un goût de trop de peu. Nous aurions volontiers échangé les fragments de concerti grossi et l’ouverture de Lotario contre, par exemple, les larmes de Ginevra (« Il mio crudel martoro ») et l’étincelante aria di furore d’Arianna (« Sdegno, amore »).
 
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Prima Donna | Compositeurs Divers par Karina Gauvin
 
 

 

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