Un trésor sorti de l'ombre

Lamento

Par Carine Seron | mar 08 Juillet 2014 | Imprimer

« Nous avons enregistré dans un état de tension insoutenable, nous efforçant de pousser jusqu’aux limites tout facteur de trouble, tout effet, tout « tic » qui nous semblaient à même de saturer, même provisoirement, les deux micros stéréophoniques. » Ce souvenir de la session d’enregistrement, narré par Markellos Chryssicos, directeur artistique de l’ensemble Latinitas Nostra, n’est en rien exagéré à en juger par le résultat : un trésor d’expressionnisme baroque, du vrai théâtre en musique.

Certaines prestations musicales, rares, sont difficiles à rendre compte : elles nous embarquent, au-delà du temps et de toute matérialité, et une fois terminées, nous laissent impuissants face à la page blanche parce qu’utiliser des mots pour en parler est ridicule et, dans tous les cas, inopérant. Le CD Lamento fait partie de celles-là. Nous nous contenterons d’énumérer quelques qualités techniques, qui en disent déjà beaucoup mais ne peuvent expliquer l’essentiel, ineffable, qui s’écoute, se vit et se ressent.

Les premières notes, celles de la Toccata de Kapsperger, introduisent doucement l’auditeur dans le mélodrame. Les arpèges du théorbe, aux accents tristes, sont rapidement chassés par des coups d’archets de plus en plus acérés et prémonitoires avant de céder au chagrin de la reine Christine à l’annonce de la mort de son mari, dont le cheminement, entre douleur, noble colère et renonciation, est retracé dans le Lamento de la regina di Suezia de Luigi Rossi. La mezzo-soprano Romina Basso, dotée d’un timbre vocal androgyne constituant le pendant négatif du castrat, y est exceptionnelle : par son interprétation versatile, elle donne un sens à chaque mot. Rien n’est oublié : la violence et le sang côtoient les cris de désespoir et l’énergie éphémère de la soif de vengeance de la veuve, finalement assaillie par le retour à la réalité. La grande sophistication de la ligne vocale, qui rejaillit sur l’accompagnement instrumental, est toujours justifiée par la recherche de véracité et de la meilleure expression – aucun effet gratuit ou abandonné au hasard. Il en va de même pour le reste du programme. Le sublime Lagrime mie de Barbara Strozzi ajoute la virtuosité de l’ornementation, le poids des silences et la délicate exécution des chromatismes. Le célèbre Lamento d’Arianna de Monteverdi, maintes fois entendu, n’a jamais été aussi abouti : la cruauté de la trahison prend toute sa mesure. Ce magnifique enregistrement est conclu dans la joie et le divertissement avec une parodie du Lamento de Rossi, le Squarciato appena havea du napolitain Francesco Provenzale : à chaque fois – sept au total – que la souveraine éplorée veut partager sa souffrance, une chanson populaire ou une comptine écrite dans un dialecte débarque pour lui couper la parole, tandis que les instrumentistes s’amusent à singer le galop du cheval ou la voix plaintive de l’ambassadeur. Délicieuse ironie…    

Un pur chef d’œuvre à mettre entre toutes les mains, sans la moindre réserve.

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.