A (re)découvrir de toute urgence !

L'amoroso & crudo stile

Par Bernard Schreuders | mar 02 Octobre 2018 | Imprimer

Vingt-cinq ans après la lecture révolutionnaire du 6elivre de madrigaux de Monteverdi par Il Concerto Italiano, Arcana pose un nouveau jalon historique en rendant cette fois hommage à Luca Marenzio. Des premières pages, tendres et lumineuses, qui ont ravi les contemporains du jeune magridaliste de Brescia et l’ont érigé en arbitre des élégances jusqu’au « dire âpre » et à la « gravité mélancolique » qu’il recherchera ensuite pour les cultiver magnifiquement, L’amoroso & crudo stile dévoile, comme aucune autre anthologie avant elle, la diversité d’une œuvre passionnante qui mériterait une meilleure diffusion. S’il a déjà gravé la musique de Ferrabosco (l’Ancien), Marini ou Buxtehude (une très recommandable version du cycle Membra Jesu Nostri a paru chez Stradivarius en 2015), RossoPorpora sera pour beaucoup la véritable révélation de cet enregistrement. Signalons qu’une recherche sur la Toile produit des résultats inattendus (https://www.rossoporpora.org) avant d’aboutir à la bonne adresse (http://www.rossoporporaensemble.com)…

Et pourtant, les amateurs du genre connaissent déjà l’un ou l’autre chanteur, qui ont partagé ou partagent d’ailleurs encore un bout de chemin avec d’autres spécialistes du madrigal. A ces mêmes amateurs, il n’aura pas échappé que certains des artistes qui, en 1992, renouvelaient notre connaissance du divin Claudio sous la conduite de Rinaldo Alessandrini ont ensuite créé leur propre ensemble et que la crème des interprètes transalpins appartient à une grande famille. Fondé en 2010, RossoPorpora réunit notamment l’alto profond et pénétrant d’Elena Carzaniga et le ténor Massimo Altieri, qui se côtoient également au sein de la Compagnia del Madrigale, Altieri ayant aussi chanté dans d’autres formations avec Walter Testolin. En l’occurrence, ce dernier se concentre exclusivement sur la direction, un choix qui n’est probablement pas étranger au degré d’accomplissement atteint par la réalisation. Autre atout de RossoPorpora, essentiel : la fraîcheur et l’éclat des sopranos, soient Francesca Boncompagni, passée par le Jardin des Voix et adoubée par Gardiner pour son Monteverdi Tour, et Alicia Amo, dont l’étoffe scintille aussi à l’opéra. Il faut saluer l’équilibre remarquable des parties, talon d’Achille, a contrario, de la Venexiana dans le 9 e livre (Glossa,1999), où les splendeurs fuligineuses de la basse Daniele Carnovich éclipsaient trop souvent le soprano décharné de Rossana Bertini.

Les amours légères nous permettent d’abord d’apprécier la perfection de la mise en place et la justesse des instruments, la limpidité de l’articulation et plus encore le naturel avec lequel RossoPorpora restitue les variations du sentiment, glissant avec une aisance confondante de l’ardeur à la morbidezza (Qual vive Salamandra) ou tressaillant dans un fugace accès d’angoisse. Ce n’est pas Vénus qui descend du ciel pour bénir l’union des bergers (Scendi dal paradiso Venere), mais les arabesques des chantres qui nous y emmènent. Si la troisième plage (Dolorosi martir) laisse déjà entrevoir les ressources de Marenzio dans le pathétique, le climat général du disque bascule littéralement à la neuvième, au cœur du fascinant Zefiro torna, la douleur émergeant avec une acuité quasi insoutenable et inattendue après deux quatrains particulièrement enjoués. La richesse, inouïe, des intentions et l’engagement des Italiens nous plongent aujourd’hui dans la même stupeur que l’approche radicale et salutaire du Concerto Italiano chez Monteverdi il y a un quart de siècle. 

La théâtralité, les accents fiévreux – dans le si moderne Crudel, perché mi fuggi – n’interdisent pas la délicatesse de touche chez des musiciens  dont le nuancier et la plasticité semblent infinis. Certes, il convient de saluer l’audace des défricheurs et, sans le minimiser, le travail effectué par Claudio Cavina et ses partenaires. Il n’en reste pas moins qu'avec le recul, leur interprétation des chefs-d’œuvre du 9elivre paraît timorée. « Nous avons essayé, écrivait le contre-ténor, de savourer toutes les dissonances, les fausses relations, les chromatismes dans un rythme lent », en faisant durer les pauses et les silences ajoutait-il mais sans vraiment y parvenir.  Or, c’est exactement ce que donne à entendre aujourd’hui la performance de RossoPorpora, qui ose alentir et dilater le temps pour mieux libérer le potentiel expressif de ces partitions à (re) découvrir de toute urgence : 4’07’’ pour 3’27’’ chez la Venexiana dans Crudele, acerba, 7’32’’ pour 6’10’’ dans Solo e Pensoso. Quelques dizaines de secondes pour un monde si proche, aux émotions si palpables. Un disque pour l’île déserte. 

 

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