L'Orfeo ou l'Euridice de Rossi ?

Orfeo - Versailles

Par Bernard Schreuders | sam 20 Février 2016 | Imprimer

« J’ai perdu mon Orphée » allions-nous titrer, mais le clin d’œil aurait pu prêter à confusion. En introduisant un rival malheureux (Aristée), l’abbé Butti, librettiste de l'Orfeo de Luigi Rossi, n’a pas seulement mis en place un triangle amoureux. Le centre de gravité de l’opéra bascule et Eurydice, figure évanescente chez Rinuccini (Monteverdi) comme plus tard chez Calzabigi (Gluck), devient ici l’héroïne principale du drame, tour à tour tendre, voluptueuse, inquiète, combative, déchirée et bouleversante au gré d’un extraordinaire voyage émotionnel. Aristée se révèle lui aussi un protagoniste à part entière, au point d’éclipser le poète de Thrace aux deux premiers actes. Butti et Rossi lui confèrent une réelle densité et sa prière fiévreuse ne laisse pas Eurydice indifférente, éveillant toutefois la compassion et non l’amour. Laurent Bury saluait à juste titre, au lendemain de la création nancéenne, l’impeccable direction d’acteurs de Jetske Mijnssen, qui va droit à l’essentiel et signe une mise en scène dépouillée (un décor unique, plateau circulaire et mobile) où seuls les costumes accueillent une touche d’extravagance dans l’onirique tableau des Enfers. Alors que tant de spectacles hystériques et saturés de détails confisquent notre imagination, cet Orfeo réussit à la stimuler tout en subtilité, dérobant à notre vue les sirènes de trios aériens qui n’en paraissent que plus mystérieux. Encore fallait-il que la distribution soit à la hauteur…  

Si la découverte du chant lyrique et des castrats fut un choc pour le public parisien lors de sa création en 1647, cette première production scénique de l’Orfeo en France depuis le Grand Siècle confirme l’émergence d’une génération de chanteurs italiens déjà applaudis chez Monteverdi ou Cavalli et parfaitement armés pour embraser le théâtre musical du Seicento. La tentation est trop forte de filer la métaphore pour souligner la performance de Giuseppina Bridelli, Aristée incandescent et autrement dégourdi qu’Orphée, performance qui culmine dans une formidable scène de folie où l’Ombre vengeresses d’Eurydice vient le harceler. Nous l’avions découverte à Venise dans l’Eritrea, Eurydice lui offre aujourd’hui un rôle à sa mesure : Francesca Aspromonte est la révélation de cet Orfeo et le public ne s’y trompe pas, qui l’ovationne avec un surcroît d’enthousiasme. Le soprano calabrais s’épanouit dans tous les registres, avec une égale justesse, et possède un charisme fou. Difficile d’exister face à de tels tempéraments et l’Orphée sonore, mais retenu de Judith Van Wanroij peine à se démarquer jusqu’au lamento final (« Lasciate Averno »), où elle s’abandonne enfin et nous offre, après les chœurs sublimes déplorant la mort d’Eurydice, une seconde catharsis.


Giuseppina Bridelli, Francesca Aspromonte © Opéra national de Lorraine

Du Pluton aux graves fuligineux et plein de mâle assurance de Luigi de Donato au Satire cabotin de Renato Dolcini en passant par la Vénus piquante et hautaine de Giulia Semenzato, les nombreux personnages secondaires qui peuplent cette tragicomédie librement inspirée du mythe d’Orphée sont tous parfaitement caractérisés. Le timbre de Victor Torres (Endymion, père d’Eurydice), qui fut un mémorable Orphée monteverdien sous la conduite de Garrido, a perdu de son moelleux, mais l’autorité demeure intacte. En revanche, le temps ne semble avoir aucune prise sur Dominique Visse (Vénus sous l’apparence d’une Vieille), virtuose du rire dont l’ambiguïté inquiète autant qu’elle amuse. Jetske Mijnssen assume le versant bouffe de l’ouvrage, mais sans jamais tomber dans l’outrance, et rien de vulgaire ne vient plomber l’effeuillage de Momus (Marc Mauillon) sur la canzone de Ferrari « Amanti, io vi so dire ». Nous avions déjà repéré le mezzo clair et joliment fruité de Ray Chenez la saison dernière dans le Catone in Utica de Vinci, toutefois, s’il portait déjà bien le travesti, rien ne laissait présager un tel don pour la métamorphose : sosie de la Queen Mum  (Nourrice) puis ado rebelle, nombril à l’air (Amour), sa double composition est tout simplement renversante. Mention particulière pour les Grâces où brille, entre deux sopranos arachnéens (Alicia Amo et Violaine Le Chenadec), le diamant noir de Lucile Richardot.

Dans la fosse, l’opulence des textures et des alliages nous convie à un festin sonore, mais c’est avec un même sens aigu du théâtre que Raphaël Pichon dirige chanteurs et instrumentistes et pétrit cette matière inouïe, l’affinant jusqu’au murmure, jusqu’au silence, mais un silence chargé et infiniment suggestif. L’abondance n’exclut pas l’économie de moyens, comme dans les tableaux sur lesquels s’ouvre et se referme l’opéra et qui se répondent dans un saisissant effet miroir : un solo de harpe précède l’irruption d’Orphée, seul, éperdu, au milieu d’une scène vide, où nous le retrouverons au troisième acte, pour son ultime monologue, accompagné par le même instrument. D’une invention constante, la musique regorge de beautés amoureusement détaillées par le chef qui a réalisé sa propre édition de la partition, reconstituant les parties instrumentales qui manquent en s’appuyant sur d’autres compositions de Rossi, mais empruntant aussi, selon une pratique courante à l’époque, quelques pages à des contemporains du Romain (Cavalli, Ferrari). Un DVD est prévu, mais nous caressons l’espoir que cette réalisation extrêmement séduisante soit également disponible en CD.

 

 

 

 

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