Le cadeau

Alvarez - The Verdi Tenor

Par Christophe Rizoud | lun 14 Décembre 2009 | Imprimer
A la différence de certains ténors, Marcelo Alvarez poursuit une carrière discrète mais néanmoins exemplaire. En témoignent à la ville le formidable Andrea Chénier qu’il présente en ce moment à l’Opéra Bastille et, sur nos platines, un nouvel enregistrement, le premier pour le label Decca, qui esquisse en onze scènes le portrait de dix héros verdiens. Entreprise insensée après le récital gravé par Carlo Bergonzi dans les années soixante-dix chez Philips1 mais qui, en ces temps de voix maigres, apparaît comme une providence.
 
Onze scènes donc, et non des moindres, qui consacrent l’élargissement d’un chant foncièrement lyrique à l’origine. Aux Mantoue et Alfredo qui, avec Edgardo (Lucia di Lammermoor) formaient il y a dix ans l’essentiel de son répertoire succèdent désormais des rôles plus dramatiques : Radamès, Manrico, Alvaro… A jouer ainsi la grenouille de la fable, d’autres y ont laissé des plumes. Giuseppe Di Stefano par exemple avec qui Marcelo Alvarez partage l’immédiateté de la séduction, le charme naturel, la caresse, cette magie du timbre qui étreint l’oreille comme une évidence, qualités auxquelles le ténor argentin ajoute la puissance, la franchise, le mordant et un enthousiasme on ne peut plus latin. Alors, la plus belle voix du monde aujourd’hui ? On ne serait pas loin de l’affirmer à l’écoute de ces dix-huit pistes gorgées de sons radieux, quels que soient les registres sollicités : l’aigu brillant, apparemment facile ; le medium inébranlable et, moins prévisible, un grave sonore dont « Di tu se fedele...  » seul expose les limites. Mais la beauté de la voix n’est rien sans la technique, elle-même mise au service de l’expression. C’est là où l’on attendait Marcelo Alvarez dont le chant, bien que solide et puissamment coloré, n’est pas toujours exempt de cabotinage. Effectivement, quelques coups de glotte, quelques traits un peu appuyés viennent de temps à autre culbuter la ligne mais sans sombrer dans la trivialité ni nuire au dessin d’ensemble. Au contraire même, en usant du contraste, ils insufflent aux personnages interprétés une énergie communicative et évitent la saturation que l’on pourrait éprouver à enfiler ainsi d’une traite ces scènes au pathos démesuré.
 
Des dix portraits proposés se détachent d’abord ceux qui ont été façonné par les planches : un Riccardo charismatique (Un ballo in maschera), un Rodolfo plus incisif que de raison (Luisa Miller) et l’ardeur farouche de Manrico face à une Anna-Lisa Raspagliosi méconnaissable (qui fut la Leonora du premier Trovatore de Marcelo Alvarez à Parme en 2006), Manrico dont le « Di quella pira », libéré des tensions du direct, se montrerait l’un des plus vigoureux de la discographie, n’était le trille. Mais, mieux que les airs, ce sont les récitatifs qui révèlent ces héros magnifiques : le passage en quelques mesures de la fureur à l’accablement, les éclats de lumière puis les giclées d’encre, la fulgurance de l’accent et en même temps l’art de la nuance qui font du ténor un démiurge. Déjà s’annonce par un intrépide « Si quel guerrier io fossi » Radamès, prise de rôle prévue à Londres en avril 2010, dont le « Celeste Aida » extatique s’efface sur un si bémol irradiant à défaut d’être pianissimo. Une exclamation (« La vita è inferno all’infelice… Invano morte desio !) ») suivie d’un murmure (« Siviglia ! Leonora ! ») fièrement assénés suffisent à imposer un Don Alvaro en demi-teinte (La forza del destino) dont on espère aussi l’avènement. De même que l’on aimerait un jour avoir la chance d’applaudir dans un théâtre un Ernani de cette trempe, capable de souffler le froid et le chaud lors d’un « Come rugiada al cespite » électrisant. Plus anecdotiques, car peut-être désormais trop lyriques, l’air de Macduff et la cavatine d’Oronte (I Lombardi) qui pour le coup alignent les notes sans en trouver le sens. Enfin, hors de propos aujourd’hui, le suicide d’Otello auquel manquent encore le sang et les larmes mais qui, même peinturluré, se dresse prophétique. Si l’on ajoute à cette interprétation survoltée, la direction idoine de Daniel Oren et un Orchestre symphonique de Milan dans son élément, on tient, dans le même temps, un remède au passéisme ambiant et une bonne idée de cadeau de Noël.
 
Christophe Rizoud
1 Carlo Bergonzi, Verdi, 31 tenors arias, Philips

 

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