Étalon à la viennoise

Le Cheval de Bronze

Par Jean Michel Pennetier | jeu 05 Mars 2020 | Imprimer

Vingt-cinquième opéra de Daniel-François-Esprit Auber, Le Cheval de Bronze est un des ouvrages les plus populaires du compositeur parisien. Même si le nombre de représentations cumulées à l'Opéra-comique et à l'Opéra ne dépasse pas 106 à Paris à l'époque, l'ouvrage connut un succès international : Londres (décembre 1835), Saint-Pétersbourg (janvier 1837), New-York (octobre 1837) et bien d'autres. Engelbert Humperdinck (le compositeur de Hänsel und Gretel, pas le chanteur pop) proposa l'oeuvre dans un arrangement de son crû à Karlsruhe en 1869. Son ouverture fut longtemps une des pages les plus jouées aux concerts. Jusqu'ici, nous ne disposions que d'un enregistrement public réalisé pour la radio française à Paris en juin 1979 : c'était l'époque où cette formation défendait le répertoire national plutôt que de proposer les scies du répertoire international dans le vain espoir de rivaliser avec la Philharmonie de Berlin (ça y est je l'ai dit). Le présent enregistrement ne bouleverse pas la discographie.

L'action se déroule en Chine, dans la province de Chan-Toung (aujourd'hui Shandong : mais est-ce vraiment important ?). Le riche fermier Tchin-Kao est heureux de marier sa fille Péki au vieux mandarin Tsing-Sing, gouverneur de la province, qui a déjà quatre épouses : la première est maussade, la seconde colère, la troisième jalouse, mais elles ne se font jamais voir en public. En revanche, la quatrième, Tao-Jin, est jeune et  jolie. Elle en fait voir de toutes les couleurs à ce mari qu'elle méprise souverainement. Tsing-Sing aimerait bien la répudier, mais comme elle est cousine de l'empereur de Chine « au huitième degré », il ne faut pas y songer. Et il espère bien que son cinquième mariage aura lieu sans que Tao-Jin ne soit au courant avant la cérémonie. Malheureusement, celle-ci est venue le rejoindre, avec les trois autres épouses. Elle vient lui annoncer qu'elle a demandé pour lui, et obtenu de l'empereur, que son mari devienne « tchangi-long » (comme chacun sait, il s'agit du titre de premier menin, gentihomme de la cour affecté à la personne du prince impérial). Il ne devra plus quitter le prince d'une semelle. Celui-ci arrive sur ces entrefaites et explique à Tsing-Sing, qui se trouve être son ancien professeur, qu'il est amoureux d'une jeune fille qu'il n'a vue qu'en songe et qui lui apparaît toutes les nuits. Suivent quelques quiproquos d'où il ressort que ni Tao-Jin (qui apprend son infortune), ni Péki (qui confie au prince vouloir épouser un  jeune fermier, Yanko), ne sont l'inconnue des songes. Six mois plus tôt, un cheval de bronze est apparu sur la montagne. Yanko, apprenant que sa Péki était promise à un autre, a enfourché par bravade le cheval et l'un et l'autre ont disparu depuis. Mais le cheval de bronze est revenu avec Yanko, qui refuse d'expliquer son aventure : s'il racontait un seul mot de ce qu'il a vécu, il mourrait sur l'instant. Entre temps, le mariage a lieu. Tao-Jin ordonne à son mari de répudier Péki, mais le vieux mandarin décide pour une fois de lui tenir tête. Le prince décide de monter sur le cheval de bronze et, comme Tsing-SIng doit désormais le suivre partout, il est bien obligé de monter en croupe. Acte II : depuis la disparition de Tsing-Sing, de nouveaux prétendants se pressent autour de Péki. Celle-ci voudrait épouser Yanko, mais son père avide de richesses le lui refuse. Contente de son veuvage, Tao-Jin décide d'aider les deux jeunes gens à se marier grâce à sa protection, mais Tsing-Sing réapparait : lui aussi ne veut rien dire de son voyage sur le cheval de bronze. Tsing-Sing part se coucher. Dans son sommeil, il rêve à voix haute et les amants apprennent quelques bribes de son voyage. Il parle d'un bracelet magique dont il faut s'emparer, ainsi que d'une belle princesse et continue à parler bas. Quand Tchin-Kao essaie de le réveiller, il découvre que l'homme s'est transformé en un bloc de marbre. Yanko rit de la situation et, imprudemment, dévoile à Tchin-Kao ce que Tsing-Sing a vu : lui aussi se transforme en statue. Péki s'élance alors sur le cheval de bronze. L'acte III se déroule dans un palais au milieu des nuages. Stella, la beauté vue en songe par le prince, confie à Lo-Mangli, son amour pour le jeune homme. Malheureusement, elle est victime d'un enchantement et prisonnière sur cette planète lointaine. Péki apparait sur le cheval de bronze, déguisée en homme. Pour gagner le bracelet magique, lui confie Lo-Mangli, il faut rester une journée entière au milieu de tout un aréopage de beautés féminines, sans jamais céder à la tentation (en ce qui concerne le prince de Chine, il reste encore une heure ou deux à tenir). Au premier baiser, le visiteur retournera sur Terre, avec la menace d'être transformé en statue s'il dit un mot de ce qu'il a vu. D'ailleurs, Yanko est reparti à peine arrivé, dit-elle, ce qui agace bien fort Péki ! Pendant ce temps, le prince a bien du mal à résister à la tentation : cette dernière heure lui semble durer un siècle… et il cède finalement en embrassant Stella. Péki est introduite auprès de la jeune femme, qui tente de la séduire, vexée par son indifférence manifeste.  Sans aucun résultat. Toutefois, Péki s'avoue à elle-même : « Si j'étais homme !!! Yanko, je te pardonne : comment lui résister ? ». Les 24 heures passent et Péki est vainqueur et arrache le bracelet magique. Stella et elle retournent sur terre dans un bruit de tonnerre. Avec son bracelet magique, Péki ranime Yanko et le prince, mais n'autorise Tsing-Sing qu'à bouger la tête. Accepte-t-il de la répudier, il sera libéré. Sinon, il restera un magot pour l'éternité. Le vieux mandarin finit par céder. Stella tombe dans les bars du prince et Péki épouse Yanko. Pourrait-on aujourd'hui monter un tel ouvrage sans s'attirer les foudres des nouveaux bien-pensants, même en leur expliquant que le livret de Scribe est inspiré des Mille et Une Nuits et, en particulier, du conte du Cheval enchanté, ou L'Histoire du cheval d'ébène (mais aussi, à la marge, de l'histoire des Sept Vizirs) ? Pas sûr, à moins de le faire chanter par d'authentiques mandarins. C'est bien dommage, car cette partition est certainement l'une des plus exquises du compositeur, farcie de mélodies plus ravissantes et entêtantes les unes que les autres. Et puis, nul doute du féminisme avant la lettre de l'ouvrage, où les femmes conduisent l'action tandis que les hommes ne savent pas contrôler leurs instincts !

Comme pour Le Maçon récemment réédité, la prise de son est un peu datée mais agréable en dépit des inévitables limitations de l'époque de l'enregistrement : le son est un peu sec, les voix sont équilibrées mais chantent trop près du micro, le spectre manque de graves. En Yanko, Kurt Equiluz sort un peu du lot, ainsi que Herta Schmidt en Stella. Edith Kermer a une bonne voix de soubrette. Dans le rôle du riche fermier, Leo Heppe semble plutôt parler de manière très timbrée dans le micro, sans véritable projection (autant qu'on puisse en juger). Trop nasillard, le timbre de Tino di Costa est plutôt désagréable : on l'aurait mieux vu en vieux mandarin qu'en jeune prince. Sa technique mozartienne est un peu en défaut face aux exigeances de la partition. En Stella, Herta Schmidt a pour elle un joli timbre mais les coloratures sont un peu appliquées et l'intonation imparfaite. Wilma Jung en Péki a un médium corsé, une voix expressive et donne une certaine impression de puissance. La direction de Kurt Richter est suffisamment rythmée mais manque un peu de légèreté à certaines occasions. Le repiquage est excellent mais manque de graves. Au global, même en allemand, l'ouvrage tient la route.

 

 

 

 

 

 

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