Le clan des siciliens

Sicilien

Par Jean-Philippe Thiellay | mar 11 Novembre 2008 | Imprimer
Si, il y a quelques années, on avait dit à mon ziu Fulippu, de Piazza Armerina, province d’Enna, que le Sciccareddu, autrement dit la chanson du baudet, entrerait dans le catalogue de la respectable Deutsche Grammophon, il ne l’aurait simplement pas cru et il aurait eu de bonnes raisons.
Mais Roberto Alagna s’en mêla et organisa au Théâtre des Champs Elysées, en mai 2007 , un concert déjanté mêlant airs d’opéras français bâclés en première partie et, surtout, des airs traditionnels de Sicile, qui, pendant une bonne heure et demie, avaient mis le public du TCE sens dessus dessous . Le pas était franchi, les frontières abolies et le disque « Sicilien », sorti le 10 novembre chez DG, donc, en est un proche écho. D’aucuns diront que Roberto Alagna avait déjà innové, avec le disque Mariano, succès que l’on sait. Ici, pourtant, l’enjeu est tout autre, bien plus personnel et plus touchant.
Les treize mélodies, arrangées par son compère Yvan Cassar déjà aux manettes du disque Mariano, sont à la mesure de l’île la plus grande de la Méditerranée, qui a connu tant d’invasions et de métissages. Le plus simple (« Ciuri, ciuri » ou la chanson de banquet « A lu mircatu », encore qu’on pourrait y voir une préfiguration des onomatopées du final de l’Italienne à Alger ) y côtoie le plus subtil (« Carretieri » aux couleurs franchement orientales). Le soleil est omniprésent, les fêtes familiales aussi et les tarentelles, figures souvent reproduites dans la musique dite savante, s’enchaînent les unes aux autres. Alagna y met, cela se sent, tout son cœur et sa conviction. Deux pièces sortent du lot : le « Parla più piano » de Nino Rota, clin d’œil au Parrain enregistrant déjà un franc succès en téléchargement, et une berceuse, sans grand relief, composée par Roberto et son frère, « Ninna nanna ».
Vocalement, ces exercices ne posent à notre ténor, cela va sans dire, aucune espèce de difficulté. On apprécie la beauté de la ligne, jamais négligée, mais c’est surtout la sincérité de l’accent qui emporte l’adhésion, comme c’était déjà le cas sur scène. Les arrangements sont parfois excessifs et « tape à l’oreille », inutilement flatteurs, mais qu’importe…
Ce disque ne doit pas, ne peut pas, être le testament lyrique de Roberto. On ne peut le croire lorsqu’il déclare, dans le making off, que c’est le seul de ses disques qu’il réécoutera avec plaisir et qu’il souhaite désormais que son nom soit, dans la mémoire collective, associé avant tout à ces mélodies siciliennes. Mais non ! Roberto Alagna, c’est Roméo, c’est Carlo, c’est Faust ! Ca n’est pas, ou ca ne peut plus être seulement Totò, Pino ou Rosario…
Prenons donc cette évasion sicilienne pour ce qu’elle est : loin d’une belle bande son pour votre prochain film de vacances, ou d’une opération commerciale pure façon chants de Noël, ce disque est un témoignage, indispensable peut-on soutenir, de la personnalité de ce chanteur absolument hors normes. Souhaitons, pour lui, pour la Sicile aussi, qu’il fasse un tabac au pied des arbres de Noël de tous les Siciliens exilés. La chance de Deutsche Grammophon est qu’ils sont très, très, vraiment très nombreux.
Jean-Philippe Thiellay

 

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