Le printemps est passé, ma belle

Les Nuits d'été

Par Laurent Bury | lun 12 Décembre 2011 | Imprimer
 
 
En 2003, Marc Minkowski s’était fait remarquer avec son enregistrement de la Symphonie fantastique pour Deutsche Grammophon. Déjà, le programme était complété par Herminie, la cantate composée par Berlioz en 1828 lors de la troisième de ses cinq participations au concours du Prix de Rome. Les Musiciens du Louvre–Grenoble reviennent presque dix ans plus tard avec un disque qui reprend le principe du couplage musique symphonique/musique vocale, mais après avoir fait appel à une personnalité moins médiatique (Aurélia Legay), c’est cette fois à un star internationale que l’on a eu recours, à une valeur sûre du chant berliozien, qui n’en est plus à son coup d’essai, loin de là. Dès 2005, Anne-Sofie Von Otter chantait ces Nuits d’Eté avec l’orchestre de Minkowski. En 1995, elle les enregistrait déjà avec les Berliner Philharmoniker sous la direction de James Levine (Deutsche Grammophon). Quant à La Damnation de Faust, elle a gravé Marguerite une première fois en 1990, avec John Eliot Gardiner (Phillips), puis une deuxième en 1998 avec Wung-Myung Chung (DG).
 
Au début des années 1990, les chanteuses ne se bousculaient guère au portillon pour interpréter Berlioz, mais depuis, Véronique Gens est passée par là (Virgin, 2001), ou même Bernarda Fink (Harmonia Mundi, 2007). Et encore, on ne parle que de la concurrence au disque, car au récital, il y a eu aussi Sophie Koch, ou Anna Caterina Antonacci… Autrement dit, Anne-Sofie Von Otter se devait de montrer qu’elle pouvait encore être une référence en la matière. La voix est évidemment moins jeune qu’avec Levine, mais la mezzo a appris à y mettre le sourire qui en était absent à ses débuts, elle s’est encanaillée dans Offenbach avec Minkowski. Sa diction française est de grande qualité, même si l’on trouvera beaucoup de T mouillés à l’anglaise, et des R prononcés de toutes sortes de façons.
 
Le cycle commence par une Villanelle aussi vive qu’elle doit l’être (là où Crespin avait un peu tendance à s’alanguir indûment). On a le sentiment que la chanteuse s’amuse, et c’est exactement ce que l’on attend ici. Certains passages sont particulièrement soignés (très jolis « lapins cachés », notamment), mais on aurait voulu plus de gourmandise à la toute fin, pour les « fraises des bois ». Guillerette dans la première mélodie, la voix se fait caressante pour le Spectre de la Rose, elle s’allège mais montre aussi sa puissance quand il le faut. Anne Sofie fait preuve d’une ironie bienvenue dans les notes détachées de « Mais ne crains rien », et l’on admire la grande phrase « J’arrive du paradis », conduite avec infiniment de maîtrise. Enfin, on savoure une pleine jouissance des mots dans « Ci-gît une rose que tous les rois ont jalousée ».
 
Le ton change évidemment pour Ma belle amie est morte, où l’on déplore le mauvais goût des sanglots introduits à tort, et le triple M de l’adjectif dans « Que mon sort est amer ». Par ailleurs, l’attaque des différents « Ah ! sans amour s’en aller sur la mer » n’est pas toujours très agréable à entendre. Dans la strophe centrale, le texte se perd un peu, même si la prise de son aide une chanteuse dont les graves n’étaient apparemment pas très audibles au concert. Absence souligne également le passage du temps sur une voix qui n’en est plus tout à fait à son printemps : malgré tout, les longues notes tenues s’accompagnent d’un vibrato savamment dosé dans « Reviens, reviens, ma bien aimée ». Mais qui a conseillé à Anne Sofie von Otter de ne pas observer toutes les liaisons ? Dans Au cimetière, elle marque un hiatus dans « charmant / et fatal », elle coupe « forme / angélique ». Du reste, le côté spectral du poème lui convient fort bien, et L’île inconnue, mélodie « virile », permet de renouer avec l’enchantement des premiers numéros du cycle.
 
Avec une heure douze de musique, le CD aurait été largement assez copieux, mais on a jugé bon d’y faire figurer cinq minutes de Berlioz en plus. La présence ici d’un unique extrait de la Damnation de Faust se justifie surtout par la présence de l’alto obligé dans la Ballade du roi de Thulé. Cela dit, le caractère du premier air de Marguerite s’accorde assez bien avec le reste du programme, alors que « D’amour l’ardente flamme » aurait été par trop opératique. La chanteuse semble ici rivaliser de legato avec l’instrument soliste, mais l’on regrette qu’elle ne fasse sonner aucune consonne double (comment sait-on alors que « l’antique salle » n’est pas un « antique sale » ?). Pourtant, la couleur automnale de ce qui est ici offert comme un bis s’accorde à merveille avec l’élégance d’une interprète qui vit son récit de l’intérieur, avec le soutien précieux d’un orchestre précis et délicat.

Anne Sofie von Otter et Marc Minkowski dans Les Nuits d'été

 
 
 

 

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