Sans matelas ni filet

Le Triomphe des arts

Par Laurent Bury | lun 12 Décembre 2016 | Imprimer

En matière de musique baroque française, la centralisation louis-quatorzienne semble encore de mise, puisqu’il n’est bon bec que de Paris, apparemment. Même si la plupart des grands compositeurs étaient originaires de la province, seules les œuvres exécutées dans la capitale ont jusqu’ici eu droit à une résurrection. Certes, « en région », comme on ne disait pas encore, la création était moins dynamique, mais elle existait bel et bien, et il est heureux que l’heure ait sonné de s’y intéresser. Toulouse s’était doté dès les années 1720 d’une Académie royale de musique, et c’est de la Ville rose que vient le livre-disque où revit Le Triomphe des arts, opéra-ballet de Bernard-Aimable Dupuy (1707-1789). C’est peut-être dans l’ancien Opéra de la rue Montardy (dont ne survit qu’un magnifique bas-relief sculpté) que fut créée l’œuvre en question, écrite en 1733. Alors chanteur dans le chœur de la cathédrale Saint-Sernin, Dupuy décida de mettre en musique un texte de Houdar de la Motte, librettiste pour Campra, Destouches ou Marin Marais ; Le Triomphe des arts, avec ses cinq entrées consacrées à l’architecture, à la poésie, à la musique, à la peinture et à la sculpture, avait déjà été mis en musique en 1700 par Michel de la Barre, et Rameau en utiliserait en 1748 la dernière entrée pour son Pygmalion. S’il n’a pas le génie hors-norme du Dijonnais, Dupuy n’en est pas moins un compositeur inspiré, capable d’animer un récitatif et de conférer une physionomie distincte à chacune des entrées. On se réjouit donc d’apprendre que l’œuvre a des chances d’être redonnée dans un avenir proche, et que sa recréation en octobre 2014 ne restera pas sans lendemain.

On s’en réjouit d’autant plus que de nouvelles représentations permettront peut-être de corriger certains défauts inhérents à un effort courageusement, peut-être témérairement entrepris par les seules forces toulousaines sans « ce matelas de connaissances fait d’analyses musicologiques et historiques, d’interprétations entendues et étudiées, d’éditions critiques » dont on dispose souvent pour remonter les œuvres du passé. Directeur artistique de l’Ensemble baroque de Toulouse qu’il a fondé en 1998, Michel Brun se montre un chef tout à fait convaincant, qui sait prêter aux danses de cet opéra-ballet le relief qui sied. L’orchestre est lui aussi à la hauteur de l’entreprise, formé par l’expérience redoutable des « Cantates sans filet », concerts où les cantates de Bach sont interprétées après une seule répétition, donnée en public. On sera en revanche plus circonspect sur la prestation du Chœur baroque de Toulouse, qui sonne souvent très « amateur » au mauvais sens du terme, avec des aigus fixes et un peu bas.

En ce qui concerne les solistes vocaux, le bilan est mitigé. Comme lorsqu’on programme Les Indes galantes, autre opéra-ballet en cinq entrées, les personnages sont au nombre d’une vingtaine et il est courant que chaque chanteur assure plusieurs rôles. Trois voix de femmes, c’est le minimum puisque la deuxième entrée inclut trois personnages féminins ; une haute-contre, un ténor, un baryton et une basse complètent la distribution. Michel Brun précisé qu’il a « souhaité réunir une équipe de solistes toulousains, issus en particulier du conservatoire, afin de mettre en valeur la grande vitalité d’une école de chant dont a sans doute déjà bénéficié Dupuy il y a trois siècles ». Hélas, le résultat n’est pas toujours au niveau de ces belles intentions. Parmi les trois chanteuses, Anne-Laure Touya est celle qui semble avoir le mieux bénéficié de la préparation vocale assurée par Monique Zanetti, dont elle aura appris notamment à sculpter le mot pour donner au texte son relief. Clémence Garcia charme par un timbre frais, mais Eliette Parmentier semble parfois moins assurée. Chez les messieurs, Philippe Estèphe est celui qui possède la voix la plus attrayante : certains connaisseurs n’hésitent pas à parier sur ce jeune baryton, vu à Paris en Don Giovanni, même si le rôle était encore un peu trop lourd pour ses moyens. Côté haute-contre, le timbre nasal de Sébastien Gabillat n’est pas très séduisant et sa déclamation n’échappe pas à une certaine monotonie. Jean-Manuel Candenot a le grave facile, et c’est une bonne chose pour les quatre rôles de basse qu’il cumule, mais l’on regrette que le médium et l’aigu soient moins riches. Du ténor Hugo Tranchant, il semble que l’on n’entende pas une note, car les deux disques ne proposent pas l’intégralité de l’œuvre, ni même de sa résurrection, car des coupes très nombreuses ont été ménagées lors du montage : il reste donc bien des passages à découvrir dans ce Triomphe des arts, surtout dans les divertissements.

Dommage, car les disques ont fait l’objet d’une présentation soignée, sous la forme d’un livre-disque somptueusement illustré, les différentes entrées du ballet fournissant l’occasion d’un bilan sur les arts à Toulouse au XVIIIe siècle. Là aussi, on a fait appel aux forces régionales, en sollicitant pour les textes des universitaires et spécialisates locaux, et en confiant la réalisation du volume à l’éditeur Odyssée, spécialisé dans les « beaux livres » et ouvrages touristiques.

 

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