Le tsar malgré lui

Dimitri

Par laurent bury | mar 18 Mars 2014 | Imprimer
 
Après s’être intéressé à des œuvres méconnues de compositeurs célèbres (Thérèse ou Le Mage de Massenet), ou à des titres historiquement importants mais rarement entendus (Renaud de Sacchini), le Palazzetto Bru Zane ose maintenant s’attaquer à des titres dont pratiquement plus personne n’a entendu parler, hors milieux musicologiques, et ce faisant, il joue plus que jamais sa mission de défense de la musique française. On doit à Victorin Joncières (1839-1903) plusieurs opéras, Dimitri étant son seul vrai succès, dont la popularité est attestée par son inclusion dans une série d’image populaire comparables aux fameuses vignettes Liebig (voir notre brève). Tout en préservant la formule de l’opéras découpés en airs, duos, ensembles, Joncières sut accueillir une certaine modernité dans son orchestration, et la partition de Dimitri évoque souvent les audaces harmoniques et rythmiques de son ami Emmanuel Chabrier. C’est grâce à Victorin Joncières que Le Roi malgré lui put être créé à l’Opéra-Comique, et Dimitri n’est pas sans parenté avec le chef-d’œuvre de Chabrier. Joncières aurait voulu traiter le sujet (on ignore ce qu’il aurait pu donner dans le genre comique, qu’il ne pratiqua jamais) mais il y renonça au profit de son camarade. Avait-il senti que Le Roi malgré lui aurait constitué un retour, sous la forme de farce, de la tragédie qui se joue dans Dimitri ? Bien plus que de Boris Godounov – dont il reprend l’intrigue, mais en se focalisant sur le prétendant au trône – Dimitri sonne souvent comme du Chabrier un rien moins novateur. C’est en tout cas un opéra tout à fait réussi, dont la disparition du répertoire relève de l’injustice, malgré un livret sans doute contestable.
Alors qu’il vient de brillamment révéler Herculanum de Félicien David (voir compte rendu), Hervé Niquet prouve une fois de plus ses affinités avec ce type de musique, et peut-être serait-il temps qu’une maison d’opéra lui confie la direction d’une œuvre lyrique hors répertoire baroque. L’éloge du Brussels Philharmonic et du chœur de la radio flamande n’est plus à faire, et il est heureux que la Palazzetto Bru Zane puisse s’appuyer sur une telle formation dans son indispensable entreprise de réhabilitation. Quant à l’équipe de solistes, on y retrouve des noms qui commencent à nous être familiers. Philippe Talbot, récemment entendu dans Les Danaïdes de Salieri, participe pour la première fois à une des résurrections du Centre de musique romantique française, où ses qualités de diction lui assurent une place éminente. La voix est claire, très juvénile, avec peu de vibrato, et rappelle parfois celle d’un Klaus Florian Vogt, ce qui ne plaira pas forcément à tout le monde. Lauréate 2008 du prix Reine Elisabeth de Belgique, Gabrielle Philiponet semble prendre une ampleur nouvelle avec les années et son timbre s’enrichit sans rien perdre de sa virtuosité, comme il se doit pour cette Marina qui est ici soprano, contrairement à chez Moussorgski. Nora Gubisch ne chante que dans la deuxième moitié de l’ouvrage, mais son incarnation vibrante convainc à chaque instant. Quant à Andrew Foster-Williams, seul non-francophone à tenir un des rôles principaux, il a heureusement laissé au placard certaines intonations trop appuyées qui avaient pu entacher quelques-unes de ses prestations antérieures. Jennifer Borghi est une belle Vanda, dans le timbre contraste agréablement avec les deux autres interprètes féminines. Autour d’eux, c’est le très grand luxe pour les personnages un peu moins développés : Nicolas Courjal ne se lâche pas autant que dans son récent Nicanor-Satan versaillais mais campe un austère archevêque Job, l’admirable Jean Teitgen est sous-employé en roi de Pologne, et Julien Véronèse s’impose d’emblée parmi les très bons jeunes barytons français dans un rôle qui est l’équivalent du Pimène de Boris. Avec de tels disques, on se dit que l’enregistrement d’opéras en studio a encore un très bel avenir devant lui.
 

 

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