Les grands Baroques que vous aimez

Beauty of Baroque

Par Laurent Bury | lun 04 Juillet 2011 | Imprimer
La cantatrice du xxie siècle sera glamour ou ne sera pas, ainsi en ont décidé les grands-prêtres du dieu Marketing. Foin du look « Belle des Champs » de la couverture de son CD Haendel avec Christie en 2009, Danielle de Niese nous revient corsetée, gantée et emperlée, dans le prolongement des drapés cramoisis de son récital Mozart avec Mackerras en 2010. Avec derrière elle deux disques consacrés aux piliers de son répertoire, la chanteuse a visiblement voulu se faire plaisir, en offrant un bouquet d’airs variés, mais malgré son investissement personnel dans ce projet, elle a sans doute dû composer avec les exigences de sa maison de disques qui tient en elle une artiste « bankable » : le programme se compose en grande partie d’airs extrêmement connus, dont près de la moitié en anglais, équivalents dix-huitiémistes de « Nessun dorma ». Il ne manque que « Lascia ch’io pianga », déjà présent sur le disque Haendel (seule véritable rareté ici, l’extrait de The Triumph of Time and Truth). Ces « tubes du classique » ont pour principal point commun d’avoir été composés entre 1600 et 1750, d’où l’étiquette baroque, appliquée à des compositeurs allemands, anglais ou italiens ; ils reflètent ce que la soprano chante aujourd’hui sur les scènes du monde, mais pas seulement. Haendel est à nouveau présent, on ne s’en plaindra pas, et si l’on savait déjà de quoi elle était capable dans Monteverdi, on la découvre dans Purcell et surtout dans Bach. En tout cas, c’est là une sélection réfléchie, comme s’en expliquait Danielle de Niese dans l’interview qu’elle nous a accordée lors de son passage à Paris.*
 
Malgré les réserves que peut inspirer le programme, Beauty of the Baroque nous donne l’occasion d’apprécier une fois encore ce timbre immédiatement reconnaissable, cette voix dans laquelle on entend un sourire dont les chanteuses semblent trop souvent avoir oublié le secret. Le Dowland chantre du désir amoureux prend ici des intonations infiniment plus caressantes que ne sauraient lui en communiquer la plupart des contre-ténors auquel ce répertoire semble désormais réservé. Cela vaut aussi pour le « sguardo sdegnosetto » de Monteverdi. De Purcell, Danielle de Niese affronte crânement la mort de Didon, avec une voix que l’on attendrait davantage en Belinda : l’émotion est là, mais il paraît peu vraisemblable qu’elle interprète prochainement le rôle à la scène.
 
On se dit qu’avec Haendel, la soprano revient en territoire connu, mais rien n’est moins sûr, puisqu’elle choisit curieusement d’enregistrer l’air de Serse, « dans la tessiture originale », est-il précisé ; là encore, c’est bien entendu un rôle qu’elle ne chantera jamais sur scène. Tiré de Samson, « Let the bright Seraphim » (qui rappelle curieusement le « Fammi combattere » d’Orlando) lui permet une belle démonstration de virtuosité. Son interprétation d’Acis and Galatea était déjà connue par le DVD immortalisant le spectacle de Covent Garden. Quant au duo de Rodelinda, on peut se demander si ce rôle met vraiment en valeur ses meilleurs atouts, mais l’on apprend que Danielle de Niese l’a chanté dès 2005, déjà sous la baguette de Harry Bicket, avant de le reprendre en mars dernier à Vienne ; sans doute trouvait-elle alors en Bejun Mehta un partenaire autrement plus réactif qu’Andreas Scholl. La fusion ne s’opère pas vraiment entre cette actrice née qu’est la soprano américaine et le contre-ténor allemand dont la théâtralité est loin d’être une des qualités premières.
 
Le problème est beaucoup moins sensible dans le duo initial du Stabat Mater (mais quel tronçonnage absurde d’une œuvre déjà si souvent enregistrée !). En revanche, on le retrouve à son comble dans l’enlacement ultime de Poppée et de Néron, qu’on a rarement entendu aussi dénué de sensualité, la glace de l’un éteignant le feu de l’autre. Dans Haendel comme dans Monteverdi, Scholl ne songe qu’à produire de jolis sons filés sans jamais se soucier d’incarner un personnage ou d’exprimer une émotion.
 
Le Bach guilleret de la Cantate du Mariage convient à merveille à celle qui fut sur la scène de Glyndebourne la plus rouée des Cléopâtre, mais à ce coquin éloge du baiser succède aussitôt le passage le plus célèbre de la Cantate de la Chasse, où l’éloge du bon gouvernement prend des aspects bucoliques : Danielle de Niese y donnerait des leçons de candeur à la plus pure des communiantes. Le disque se conclut sur cette note virginale, et « on dirait que les anges du ciel y célèbrent sans cesse un baptême »…
Laurent Bury
* Decca s’apprête en revanche à commercialiser bientôt, sous le titre très original de Diva, un « best-of » rassemblant des airs prélevés dans divers enregistrements déjà parus : « Danielle, la compil », en quelque sorte.
 

 

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