Trouble dans le genre

Les Troqueurs / La Double Coquette

Par Laurent Bury | mer 30 Septembre 2015 | Imprimer

On commence par se demander : A quoi bon ? Lorsque le passé nous a légué une partition à laquelle il ne manque rien, et qui est intégralement chantée, à quoi bon solliciter l’intervention d’un compositeur d’aujourd’hui pour compléter ce qui n’était nullement incomplet ? D’ailleurs, qui a eu l’idée de faire ainsi parachever La Coquette trompée, de Dauvergne ? Compte tenu de la modernité de Dauvergne en son temps, lit-on sur Internet, « il semblait donc naturel d’en imaginer une mise en perspective contemporaine ». Naturel ? Mais à qui ? Aux 2 Scènes de Besançon, théâtre à la demande duquel Gérard Pesson a ajouté un prologue et truffé de vingt-quatre « additions » la partition originale, avec la complicité de Pierre Alferi pour le texte. S’autorisant du goût des XVIIe et XVIIIe siècles pour les parodies d’opéra, le compositeur présente ainsi son travail : « écho, écart, détournement, zig-zag, volte-face, coutures souvent imperceptibles, les maîtres-mots étant l’ambiguïté et la surprise ». Ambiguïté très relative car, si les instruments sont les mêmes, et malgré diverses citations et pastiches, il n’y a guère à se tromper, et l’on reconnaît sans peine la musique du XXIe siècle, ainsi que le texte moderne, qui joue ouvertement des ruptures de registre (« si j’étais elle je tomberais raide dingue de lui »…). Malgré tout, il résulte de ce constant va-et-vient un certain trouble qui n’a rien de désagréable, et qui contribue même à rehausser l’intérêt de la partition initiale. Dauvergne pouvait composer d’admirables tragédies lyriques, l’admirable enregistrement de son Hercule mourant nous l’a prouvé, mais l’audace et la modernité de ses opéras-comiques sont sans doute moins frappantes. Le trouble délicieux ressenti à l’audition a pour prolongement ce « trouble dans le genre » cher à Judith Butler, déjà présent dans l’intrigue de Charles-Simon Favart, où Florise se déguise en homme pour mieux enquêter sur l’infidélité de son amant Damon, séduit par Clarice. Pour Pesson et Alferi, Florise plaît finalement autant en homme à Damon qu’en femme à Clarice, avec vaudeville final en forme d’invitation à jouir sans entraves : « Qui se laisse par tout charmer connaît mieux le bonheur d’aimer. Une moustache qui se détache, et vos désirs changent de genre. L’identité n’est qu’un décor, il faut en affranchir nos corps ».

Ceux à qui le principe même du mélange des époques (et des genres) répugnerait – du moins est-il clairement signalé, notamment par la modification du titre, qui devient La Double Coquette – se rabattront sur l’autre disque du coffret, qui offre du pur Dauvergne. Son opéra bouffon Les Troqueurs avait connu une première intégrale, dirigée en 1994 par William Christie. La présente version s’en distingue notamment en faisant voler en éclats le ballet final, redistribué tout au long de l’œuvre pour séparer les scènes. Pour les voix, on entend ici une distribution associant plusieurs générations de baroqueux : du côté des nouveaux venus, Maïlys de Villoutreys, dont on avait beaucoup aimé le disque Laborde, Benoît Arnould, beau Tancrède de Campra dans une intégrale récente ; du côté des talents confirmés, Jaël Azzaretti, qui commence à se voir confier des rôles plus importants, Robert Getchell, seul non francophone de l’équipe, mais cela ne s’entend vraiment qu’à de rares moments ; et pour ceux qui sont de l’aventure baroque depuis quelque temps déjà, Isabelle Poulenard, sur qui les années n’ont pas de prise, et Alain Buet, particulièrement en verve dans ces Troqueurs captés il y a déjà quatre ans.

Et si, finalement, l’idée de transformer La Coquette trompée en Double Coquette revenait à l’Ensemble Amarillis ? Les onze instrumentistes emmenés avec ardeur par Héloïse Gaillard et Violaine Cochard mettent autant d’énergie à interpréter la vigoureuse musique que Dauvergne prête aux paysans des Troqueurs que les airs infiniment plus raffinés, quasi raméliens, qu’il compose pour refléter le désordre des sentiments dans sa Coquette trompée. Et l’inventivité de la musique de Gérard Pesson leur inspire tout autant de virtuosité et d’élégance dans leur jeu. Si toute cette histoire vous trouble comme il sied, il n’y a plus qu’à aller voir le spectacle en scène, à Saint-Quentin-en-Yvelines le 6 novembre, ou à Paris, au Théâtre des Abbesses, du 17 au 19 novembre (renseignements).

 

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