Splendeurs amstellodamoises

Lohengrin

Par Julien Marion | ven 28 Avril 2017 | Imprimer

Un enregistrement intégral d'un opéra de Richard Wagner, c'est suffisamment rare pour qu'on s'y précipite, surtout quand l'affiche est alléchante : un orchestre de premier plan, et une distribution qui ne déparerait pas sur la Colline sacrée, ça mérite incontestablement qu'on s'y arrête.

Voici donc que RCO, le label attaché à l'Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam, propose le reflet sonore d'une version de concert de Lohengrin, donnée in situ en décembre 2015.

Dès les premières mesures du prélude, instantanément, la magie opère. Idéalement mis en valeur par une prise de son aérée et ample comme on les aime, l'orchestre déploie la splendeur enivrante de ses timbres et démontre, de la plus belle des manières, que sa réputation n'est pas usurpée. La transparence des cordes , le fondu des bois... Voilà incontestablement une des plus belles phalanges au monde, servie qui plus est par une direction équilibrée et sûre. Sir Mark Elder, entré dans l'histoire de l'interprétation wagnérienne pour être le premier chef britannique à avoir dirigé à Bayreuth (les Maîtres chanteurs de Nuremberg en 1981, pour les amoureux du détail) est à son affaire, gommant les lourdeurs que pourrait susciter une direction trop pesante, et par ailleurs soucieux de mettre en valeur les innombrables beautés de cette partition. Cette direction, sage et mesurée, se situe à mi-chemin des lectures latines, aérées et légères (Abbado, Sawallisch) et des approches plus germaniques (Keilberth, Jochum, Barenboim), plus sombres et charpentées. C'est, pour tout dire, assez convaincant, même s'il manque, ici ou là, le petit grain de folie qui distingue les meilleurs.

Un orchestre de ce rang ne saurait tolérer une distribution de seconde zone. Sur le papier, le contrat est rempli: on n'y trouve que des grands noms de la scène wagnérienne, ayant pour la plupart d'entre eux, leur rond de serviette à Bayreuth. A l'écoute toutefois, les choses sont moins univoques que ce que l'on pourrait penser. Procédons à la revue de détail.

Une fois n'est pas coutume, on commencera par un des anti-héros de l'oeuvre: le Telramund d'Evegny Nikitin est en effet un des triomphateurs de la soirée. Il ne mérite que des éloges, d'abord pour les qualités intrinsèques de son baryton radieux et conquérant (qu'on regarde comment il négocie le meurtrier « Durch Dich musst'ich verlieren » au début du II). Surtout, il frappe par la pertinence de son incarnation dramatique : on vérifie une nouvelle fois que le personnage de Telramund prend une tout autre dimension lorsqu'il est confié à un authentique Heldenbaryton et non à un clône d'Alberich ou de Klingsor. Sa rivalité avec Lohengrin est ainsi éclairée d'un jour nouveau, bien moins caricatural qu'à l'accoutumée. De même, le couple qu'il forme avec Ortrud est sensiblement plus équilibré que dans bien des interprétations qui font de Friedrich un pantin pleutre manipulé de bout en bout par sa démoniaque compagne.

Il faut dire que Katarina Dalayman, qui incarne ici la princesse déchue, est loin de convaincre autant. L'ampleur de la voix reste incontestable, mais les signes d'usure commencent à être inquiétants. La chanteuse se tire à peu près honorablement du « Entweihte Götter », mais la fin du II (« Zurück Elsa! Nicht lânger will ich dulden ») est déjà plus tendue : l'aigu n'est plus que crié, et la ligne tangue dangereusement. Quant aux imprécations finales du III, c'est un naufrage, sur lequel on ne s'attardera pas par égard pour cette grande artiste.

De même, les meilleures années de Falk Struckmann, distribué ici en Roi Henri, sont à l'évidence derrière lui (ses débuts à Bayreuth ont 25 ans...), et la voix est bien fatiguée... Il souffre audiblement dans les grandes harangues du I, mais au moins lui reste t-il l'autorité et le ton. Pour le seconder dans sa rude tâche, il peut fort heureusement s'appuyer sur le Héraut percutant et sonore de Samuel Youn, dont l'utilité apparaît du coup évidente...

On avouera une heureuse surprise à l'écoute de l'Elsa de Camilla Nylund. Les années ont, semble t-il bonifié cette voix, qui nous avait, naguère, laissé circonspect. Par rapport à d'autres titulaires du rôle, passées et présentes, on gagne en investissement dramatique ce que l'on perd en pureté virginale, mais le résultat est convaincant, et laisse augurer d'une Sieglinde de premier ordre cet été à Bayreuth.

On a gardé le plus problématique pour la fin. Le rôle-titre, campé ici par l'incontournable Klaus Florian Vogt. Rien de nouveau, hélas, depuis notre appréciation à l'occasion de l'enregistrement de Marek Janowski en juin 2013. Rien n'y fait, et en dépit d'une bonne volonté dont on demandera au lecteur de bien vouloir nous faire crédit, on reste hermétique à cette voix fluette et sucrée, exagérément claire, qui réduit Lohengrin, on est navré de l'écrire, au rang de freluquet androgyne. Amateur de mystère qui attend de frissonner à l'évocation du récit du Graal, passe ton chemin ! On veut bien admettre qu'en scène, l'allure avenante du chanteur puisse racheter cette atypicité vocale et faire illusion, mais au disque, on doit hélas se contenter de ce que l'on entend. Et si, de surcroît, on garde en tête le souvenir des accents bouleversants de Jonas Kaufmann voici quelques semaines à Paris...

Ce Lohengrin vaut d'abord, on l'aura compris, pour sa prestation orchestrale, à laquelle on prendra soin d'associer à leur juste et éminente place les choeurs, provenant de la radio néerlandaise et de l'Opéra national des Pays-Bas. Particulièrement bien servis par la partition, ils frappent par leur homogénéité et leur cohérence et proposent une prestation de haute tenue, quand bien même ils sont par trop renvoyés par la prise de son à l'arrière de l'image sonore.

 

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