Maestra

Prima Donna

Par Bernard Schreuders | jeu 05 Mai 2011 | Imprimer
Vous en avez soupé des hommages aux castrats, de la surenchère pyrotechnique, des extases trop langoureuses ? Alors vous devriez aimer ce disque rafraîchissant et gorgé de musicalité. Bien sûr, Vivaldi semble parfois prendre le larynx pour un manche de violon, il le lui a été assez reproché, mais c’est généralement pour mieux narguer ses rivaux et montrer qu’il peut les battre sur leur propre terrain, quitte à pousser un jeune sopraniste aux limites de ses possibilités. De fait, le Vénitien ne porte guère les musici dans son cœur, il leur préfère les voix naturelles, prisant les ténors comme l’a récemment illustré Topi Lehtipuu (cf. notre critique), mais affichant surtout une nette prédilection pour le timbre de contralto, tant sur scène qu’à l’Ospedale della Pietà. Si les morceaux retenus pour ce florilège n’ont pas tous été écrits pour un contralto féminin, les chanteuses ont pu se les approprier avec l’assentiment, sinon à l’instigation du compositeur.
 
Refuser la spécialisation ne signifie pas ignorer l’apport des spécialistes et pour son premier enregistrement chez Deutsche Grammophon, Nathalie Stutzmann s’est attachée le concours de Frédéric Delaméa, artisan de la redécouverte des opéras de Vivaldi qu’il n’est plus besoin de présenter. Le programme réserve ainsi de belles découvertes – cinq airs et trois ritornelli donnés en première mondiale –, privilégiant la variété des climats et des affects sur la virtuosité, laquelle n’est pas pour autant sacrifiée. Sans véritable surprise, certaines pages généralement confiées à des mezzos légers ou à des contre-ténors sopranisants gagnent ici une plénitude, une profondeur inédites.
 
C’est d’abord l’impression d’opulence qui saisit l’auditeur: opulence du contralto, épanoui tel un fruit mûr, enveloppant et apaisant, opulence d’Orfeo 55, dotée d’une pâte dense, moirée et sensuelle. Il y a deux ans, Nathalie Stutzmann ne décidait pas seulement d’aborder la direction : elle fondait son ensemble et choisissait chacune des individualités qui le composent et l’accompagnent aujourd’hui – les mélomanes reconnaîtront les noms de jeunes solistes réputés, notamment Francesco Corti au clavecin, Alexis Kossenko à la flûte ou encore Elisabeth Seitz, psaltérion disert (« Ho nel petto un cor si forte ») 1, mais ils rechercheront probablement aussi celui d’Avi Avital, délicieuse mandoline berçant Judith (« Transit aetas »). N’est-ce pas le comble du luxe, un rêve, d’ordinaire inaccessible, pour tout chanteur qui a une vision personnelle à défendre ? Alors que la sonorité de l’orchestre flatte d’emblée l’oreille, sa conduite subjugue. Organique, gaillard et raffiné, ce Vivaldi-là peut s’emporter et laisser éclater sa violence – en témoignent les fulgurances qui déchirent la sinfonia de L’Olimpiade –, mais sans jamais se départir d’une tenue et d’une rigueur exemplaires. Narratrice hors paire, la nouvelle maestra ose un rubato subtilement dosé et expressif, phrase admirablement et sait, vertu précieuse entre toutes, respirer. Comme Leonardo Garcia-Alarcon, à l’affiche, hasard du calendrier, d’un autre disque extrêmement abouti2, Nathalie Stutzmann fait confiance à Vivaldi, multiplie les éclairages pour détailler les moindres beautés d’une musique moins facile que ne le prétendent ses détracteurs, mais trop souvent malmenée par une exécution hystérique, aux tempi démentiels, aux nuances outrées, surarticulée et saturée d’effets douteux. Suivez mon regard… ou plutôt non, précipitez-vous sur ce parfait antidote ! 
 
L’attention au mot, la richesse des intentions et ce sourire dans la voix trahissent bien sûr la Liedersangerin, mais l’actrice également, qui nous avait offert une composition extraordinairement vivante et fouillée dans La Verità in cimento (Damira). On retrouve cette manière irrésistible de murmurer au creux de l’oreille la plus enjôleuse des déclarations, en l’occurrence « Lascia almen che ti consegni », une perle exquise qui vient d’être mise à jour au château de Berkeley. Il est des vocalises plus nerveuses, des traits plus étincelants, mais notre contralto possède l’agilité ailée des funambules et s’il peut tonner, il le fait à raison, sans jamais réduire le chant fleuri à une démonstration de bravoure. Les chefs-d’œuvre ne connaissent pas de version définitive. Philippe Jaroussky et Max Emanuel Cencic ont marqué de leur empreinte le magnifique largo en mi mineur de Persée « Sovvente il sole » ; Nathalie Stutzmann en livre une lecture intense, charnelle et rêveuse, sublimée par l’archet bouleversant de grâce de Thibault Noally. Comme celui de Cecilia Bartoli, cet album Vivaldi est appelé à devenir une référence. 
 
Bernard SCHREUDERS
1 Ne cherchez pas le nom des instrumentistes dans le livret : ils sont repris dans le boîtier, sous le disque !
2 A la tête des Agrémens et du Chœur de Chambre de Namur, il propose une reconstitution flamboyante de Vêpres à San Marc  (Ambronay). Rappelons que Nathalie Stutzmann a également gravé plusieurs motets de Vivaldi, entre autres les célèbres Stabat Mater et Nisi Dominus, mais surtout un poignant et crépusculaire Salve Regina en do mineur (RV 616).
 

 

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