Disparue depuis 40 ans et toujours présente

Maria Callas Live (remastered live recordings 1949-1964)

Par Christophe Rizoud | jeu 14 Septembre 2017 | Imprimer

C’est sans doute l’opération discographique la plus ambitieuse menée par un label classique depuis la remastérisation des enregistrements studio de Maria Callas en 2014 : vingt opéras captés en direct sur scène de 1949 à 1964 à leur tour restaurés en HD d’après les meilleures sources existantes, dont des bandes récemment découvertes par Tom Volf, le réalisateur du film Callas in her own words, à paraître prochainement.

Le Studio Art et Son, un des plus réputés en France et dans le monde, en collaboration avec le Studio Circé a fait appel aux technologies les plus récentes pour améliorer la qualité sonore de ces captations pirates. Cinq récitals en trois disques Blu-Ray complètent la collection : Paris, 1958 ; Hambourg, 1959 et 1962 ; Londres, 1962 et 1964. Une version allégée, intitulée Maria Callas, la passion de la scène reprend sous forme d’extraits en un coffret de trois CD les temps forts de ces intégrales. Chacune d’entre elles est disponible séparément, sur support physique et digital. Idem pour les Blu-Ray.

Le contenant importe presque plus que le contenu tant ce dernier, déjà familier, a fait l’objet d’innombrables analyses depuis que le phénomène Callas est devenu mythe. Rien d’inédit ou d’inattendu dans ce luxueux coffret de quarante-deux CD, trois Blu-Ray et un épais livret de 216 pages dont le plus grand atout demeure le soin avec lequel il a été réalisé. Pour chaque œuvre, un texte d’accompagnement signé Michel Roubinet, journaliste et critique musical, a été traduit en quatre langues – français, allemand, anglais, Italien – et illustré de photos souvent rares.

Une fois l’objet pesé, jaugé, admiré sous toutes ces faces, reste à (re)découvrir ces intégrales live sous un nouveau jour et hélas déchanter si l’on espérait un nettoyage au karcher de la restitution sonore. Si les ingénieurs ont veillé à l’exactitude du « pitch » – le rapport entre hauteur du son et vitesse du défilement de la bande –, l’environnement acoustique n’en demeure pas moins crachoteux. Selon l’enregistrement considéré, la plupart des nuisances originales – saturation de l’aigu, présence éhontée du souffleur… – n’a pu être éradiquée.

Evidemment, la valeur du témoignage reste exceptionnelle. Du 20 décembre 1949 à Naples – Nabucco – au 24 janvier 1964 à Londres – Tosca – défilent vingt soirées légendaires, certaines exotiques (Kundry dans Parsifal à Rome en novembre 1950, un des trois rôles wagnériens – avec Isolde et Brünnhilde – interprétés par Maria Callas en italien) mais toutes essentielles à l’histoire du chant.

Un grand nombre d’extraits mérite d’être écouté à genoux. A défaut de tous les citer, comment ne pas mentionner la scène finale d’Armida à Florence en 1952, un des plus grands moments d’opéra qu’il nous ait été donné d’écouter malgré des conditions sonores toujours souffreteuses ; l’air de Gilda dans Rigoletto à Mexico en 1952 encore, orné de trilles et autres effets belcantistes dont la délicatesse contraste avec le magma en fusion de la voix ; le contre-mi bémol désormais historique de la scène du triomphe d’Aida – Mexico en 1951 –, même si le rôle de l’esclave éthiopienne ne nous semble pas le mieux adapté à la voix et au tempérament de Maria Callas ; La Sonnambula captée à la Scala de Milan en 1955 où guidée musicalement par Leonard Bernstein et scéniquement par Luchino Visconti, La Divine surpasse en tous points l’enregistrement studio de 1957 (d’autant que pour le coup le son est très convenable) ; Lucia di Lammermoor dirigée par Herbert von Karajan en 1955 à Berlin, intégrale également supérieure aux deux versions studio (1953 et 1959) ; la cyclothymie d’Anna Bolena à Milan en 1957, entre résignation et fureur ; etc.

Au fil des ans, on entend aussi non sans un serrement au cœur la voix perdre de sa hauteur, l’aigu vriller et devenir souvent strident, la rupture entre les registres s’accuser. Autant de signes d’un évident déclin vocal que la chanteuse compense en redoublant d’intensité tragique. Comment ne pas passer outre ces défaillances lorsque Traviata à Lisbonne en 1958, Pauline dans Poliuto à Milan en 1960 ou – last but not least – Tosca à Londres atteignent de tels sommets de vérité dramatique.

Les récitals filmés parleront davantage à l’amateur que les intégrales, l’image palliant l’insuffisance du son. Eux aussi, connus, constituent des témoignages d’autant plus précieux que les captations vidéo de La Callas sont rares.

La limite de l’opération tient à ce qu’elle s’adresse peut-être davantage aux collectionneurs et aux callassophiles qu’aux néophytes dont l’ardeur naissante pourra être refroidie par la qualité sonore de certains de ces enregistrements. Dommage car le champ d'investigation, et donc pour l'auditeur de découverte et d'apprentissage, est immense.