La victoire en chantant

Mélodies, prescience, conscience

Par Laurent Bury | mer 14 Janvier 2015 | Imprimer

 « Juste après l’Armistice, on m’a obligé à mettre en musique un poème sur la paix, signé par une certaine Debladis, oui, c’est ça, Georgette Debladis, que Le Figaro avait publié à la suite d’un concours lancé auprès de ses lecteurs. C’étaient d’exécrables et grandiloquents vers de circonstance. J’en ai enlevé la moitié et même changé des mots, la dame était furieuse. Mais bon, le compositeur officiel que j’étais a rempli ce jour-là sa tâche patriotique, a remis sa partition tricolore, son ode aux poilus. Et je n’en suis pas fier. Alors que, de L’Horizon chimérique, je suis fier, si vous saviez… » C’est Gabriel Fauré qui s’exprimait ainsi, ou du moins c’est ainsi que Jérôme Gardin le fait parler dans son roman Bleus Horizons), à propos de la mélodie « C’est la paix », écrite en décembre 1919. Fauré avait réussi à se dérober à toute commande officielle, mais s’était engagé à mettre en musique le poème lauréat du concours ouvert par Le Figaro sur le thème de la paix. Heureusement, « C’est la paix » est la seule œuvre qui relève de la célébration après-coup dans le disque que le label Hortus consacre aux mélodies dans sa série « Les Musiciens et la Grande Guerre ».

On pourrait en rapprocher le Noël des enfants qui n’ont plus de maison, dernière mélodie que Debussy composa, sur un texte dont il était lui-même l’auteur, et qui sent parfois un peu son Maeterlinck (« Ils ont brûlé l’église et Monsieur Jésus Christ / Et le vieux pauvre qui n’a pas pu s’en aller ! »). Ravel se fit aussi poète – un peu plus inspiré – pour ses Trois chansons pour chœur composées entre décembre 1914 et février 1915, en attendant d’être appelé sous les drapeaux. A ces compositions bien connues, le baryton Marc Mauillon prête une diction toujours incisive et timbre extrêmement personnel, tantôt presque ténorisant, tantôt capable de plongées dans le grave, avec souvent une absence de vibrato tout droit venue du répertoire baroque qu’il a aussi pratiqué. L'émotion est très retenue, ce qui évite tout côté tire-larmes mais peut s'avérer frustrant. Au piano, Anne Le Bozec lui apporte un soutien discret mais efficace, et passe au premier plan grâce aux pièces instrumentales de Farrar et de Devaere inclues dans le programme.

A côté d’œuvres effectivement composées pendant le conflit mondial, comme « Le plus beau présent » de Reynaldo Hahn (1917) ou « La dernière chanson » de Henry Février, ce disque donne aussi à entendre beaucoup de mélodies dues à des compositeurs tombés au combat, comme le Français Fernand Halphen, le Belge André Devaere, les Britanniques George Butterworth et Ernest Farrar, l’Australien Frederick Septimus Kelly, ou les Allemands Fritz Jürgens et Rudi Stephan. Ces compositeurs tués au front sont souvent présents à travers des compositions antérieures à l’éclatement du conflit, d’où le titre un peu capillotracté de « Prescience, Conscience », comme si dès 1911, les malheureux avaient pu prévoir la nuit qui allait s’abattre sur tout le continent en août 1914. Dans le cas d’Erwin Schulhoff, c’est plutôt de « Post-science » qu’il faudrait parler, puisque ses 5 Gesänge datent de 1919 (signalons au passage que fort peu de dates de composition sont fournies dans le livret d’accompagnement). Quant à Ivor Gurney, certes traumatisé par son expérience de la guerre, on se demande un peu pourquoi il est évoqué dans le livret, puisque sa musique ne figure pas sur le disque… Enfin, qu’importent ces détails, l’essentiel réside dans le plaisir des découvertes que permet parfois ce récital, à travers l’œuvre de compositeurs confirmés ou cherchant encore une voix que l’Histoire ne leur permit pas toujours de trouver.

 

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