Kermes sous Ritaline

Mio caro Händel

Par Clément Demeure | mer 20 Mars 2019 | Imprimer

On a connu Simone Kermes plus exubérante. Dans des albums intitulés « Lava », « Dramma » ou « Rival Queens », elle mettait en scène un tempérament volcanique et une approche rock’n’roll de la musique baroque, avec des tenues rococo-décoiffées à l’unisson.  Réservant depuis des années ses apparitions aux concerts, Kermes avait pour elle une générosité indéniable, une vraie curiosité pour les raretés de la première moitié du XVIIIe siècle, et un chant des plus personnels. D’un goût de plus en plus discutable, certes, mais au moins reconnaissable en ces temps d’uniformisation internationale.

Mais Haendel reste un monstre sacré. Beaucoup passent aujourd’hui par d’autres compositeurs avant d’oser un disque entièrement consacré au compositeur, comme l’ont fait récemment Jaroussky et Fagioli. Cela étant, Kermes a déjà beaucoup fréquenté le Saxon, notamment avec Alan Curtis. Un florilège d’airs haendeliens pour la Cuzzoni fut également gravé avec Wolfgang Katschner. On sent pourtant la soprano prudente pour ce retour en terre sainte, presque repentante. La pochette nous la montre façon Mona Lisa, humble et pénétrée : finies les couleurs criardes, les mises en scène fantasques. Ce n’est pourtant qu’une mise en scène de plus, car tout est posture chez la soprano, qui signe une longue lettre adressée à son cher Haendel dans le livret du disque. Posture sincère, on n’en doute pas, et c’est d’ailleurs le cœur de l’art de la soprano, dont la sincérité passe par trop d’artifices pour émouvoir.

Sur le plan vocal, ce disque n’a rien d’indigent. La voix reste séduisante, la technique solide. Mais c’est toujours pareil : les airs ne sont, pour la soprano, qu’un matériau rythmique et harmonique prétexte à effets. Bien sûr, on peut apprécier les jolis miroitements de ce médium aquatique, sous la surface duquel il ne se passe pas grand-chose – ou rarement ce qu’il faudrait. Plutôt que Cléopâtre sur les ruines de son pouvoir, on croit entendre Barberine, tandis que Melissa prend des accents de soubrette dans la partie médiane de sa lamentation. Les pages lentes se résument à de délicates suspensions d’où n’émerge aucun mot. Cette indifférence au texte et une lecture superficielle des atmosphères frappent encore dans « Morirò, ma vendicata », qui appelle plus qu’une habile vocaliste, sans parler des « away ! » badins d’Athalie.

Plus surprenant, la haute virtuosité ne convainc pas plus, là pourtant où l’extraversion et le swing de la chanteuse ont pu accrocher par le passé. L’ange de « Disseratevi o porte d’Averno » joue la sérénité, sans flamboyance, avec des vocalises plates et un da capo sans imagination. Dans « Come nembo », les traits erratiques à la Scarlatti sont en place mais peu expressifs, sans l’élan et le mordant attendus. « Scherza in mar » illustre cet assagissement, puisque Kermes en a gravé une première mouture avec Curtis : la première version, bien qu’ornée avec un goût douteux, était au moins vindicative et accrocheuse ! Où est passée l’imagination de la soprano, pourquoi ces reprises ennuyeuses où elle n’ajoute que quelques aigus ? Il faut aussi incriminer l’ensemble Amici Veneziani fondé par la chanteuse en 2017. L’effectif est limité, ce qui gêne surtout dans les airs d’apparat d’Adelaide, Angelo ou Piacere. On entend de jolis bois un peu bavards, mais une pâte trop légère et bien peu incisive, au diapason de la chanteuse.

Le programme dresse pourtant un joli portrait de la production du Saxon. On reconnaît les succès d’Italie, les débuts à Londres, les chefs-d’œuvre des années 1720 et 1730, l’oratorio anglais (« Author of peace » ne court pas les récitals), jusqu’à, pour boucler la boucle, la version anglaise du sublime « Tu del ciel ministro eletto », devenu « Guardian angels ». Haendel, très diminué, a probablement peu contribué à cette révision anglaise de 1757, près d’un demi-siècle après l’original Trionfo del Tempo e del Disinganno, mais l’hommage est bienvenu. On apprécie par ailleurs d’entendre Kermes dans sa langue natale (« Süsse Stille »), en songeant qu’un disque consacré aux flamboyants opéras de Telemann, Keiser et Heinichen serait une très bonne idée. Que dire des tubes ? « Ombra mai fu » laisse froid ; « Lascia ch’io pianga » est susurré comme on file du sucre – tant pis pour les « martiri » ou « ritorte » du texte. La reprise transforme carrément cette page en air du sommeil : on imagine Almirena bordant son ravisseur avant de quitter la chambre sur la pointe des pieds.

L’heure de la maturité artistique n’a décidément pas encore sonné pour Simone Kermes, mais ses fans ne lui en tiendront pas plus rigueur qu’avant.

 

 

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