Nostalgie, quand tu nous tiens

Montéclair - La Mort de Didon

Par Bernard Schreuders | ven 08 Juillet 2016 | Imprimer

C’était au temps béni des défricheurs, ces décennies 70-80 extraordinairement fécondes au cours desquelles les artistes exhumaient de nouveaux trésors chaque jour ou presque, partageant leur émerveillement devant les micros de producteurs audacieux pour un public avide de découvertes alors que les esprits chagrins moquaient ce qu’ils prenaient pour un engouement passager, une toquade passéiste. Parallèlement à la publication du splendide « Bien que l’amour », Harmonia Mundi met à profit le retour de William Christie et de son ensemble pour rééditer plusieurs gravures qui ont fait l’Histoire et n’ont pas pris une ride : Etienne Moulinié (Le Cantique de Moÿse), Marc-Antoine Charpentier (Les Arts Florissants), Luigi Rossi (Il peccator pentito, O cecità ; Oratorio per la Settimana Santa), André Campra (Cantates), Jean-Philippe Rameau (Pygmalion, Nélée et Myrtis) et Michel Pignolet de Montéclair (1988). En vérité, le plus français des musiciens américains accompagnait déjà sa compatriote Judith Nelson en 1977 (Arion), soit deux ans avant la fondation des Arts Florissants, dans La Badine et Pan et Syrinx qui, avec son dessus de hautbois concertant et ses airs joyeux, a davantage séduit les chanteurs au point d’être à ce jour la cantate de Montéclair la mieux servie au disque. Si son nom demeure avant tout associé à sa tragédie biblique Jephté (1732) – que Christie dépoussiérera quatre ans plus tard pour le même label –, l’une des tragédies en musique les plus jouées au XVIIIe siècle, le compositeur incarne également, avec Campra, Rameau et Clérambault, l’âge d’or de la cantate en France.

Les cinq œuvres retenues par le chef ressortissent aussi bien à la veine arcadienne, plus légère (Il Dispetto in Amore), sinon proche des airs à boire (Le Triomphe de l’Amour), qu’à celle des cantates dramatiques (La Mort de Didon, Morte di Lucretia et Pyrame et Thisbé, seule cantate à trois voix) où, à l’imitation de leurs modèles italiens, Montéclair et ses contemporains livrent de véritables scènes d’opéra. William Christie ne s’intéressait pas encore à la prononciation restituée et osait confier Il Dispetto in amore à un falsettiste,  hérésie aux oreilles des puristes puisque ce type de voix peu prisé à l’époque n’était toléré que dans les chœurs, mais qu’importe le flacon en regard de l’ivresse que nous procure le contre-ténor ambré et si riche de Gérard Lesne dans un répertoire dont il fera son miel au gré d’un parcours jalonné de réalisations magistrales (Haendel, Caldara...). Le bien nommé Adagio e affetuoso « Dolce in vista, ei par ch’aletti », dont il sublime le dolorisme ambigu, nous replonge dans la quintessence d’un art qui reste inégalé. La nostalgie nous étreint pareillement lorsque « le Dieu de la tendresse au Dieu de la vendange dispute l’empire des cœurs » et que sous les inflexions caressantes de la plus aérienne et de la plus subtile des hautes-contre (Jean-Paul Fouchécourt), « tout languit, tout devient amant ».

L’émouvante fraicheur, l’innocence du timbre d’Agnès Mellon ne cadrent pas vraiment, a priori, avec la figure de Didon et l’instrument paraît fort gracile pour endosser sa fureur (« Tyrans de l’empire de l’Onde »), mais l’interprète, frémissante et habitée, dissipe nos préventions, en particulier dans la plainte de la reine de Carthage (« Ô toi déesse de Cythère ! »), introduite par un solo de traverso extrêmement suggestif confié ici à l’excellent Marc Hantaï. On ne sait à peu près rien du séjour de Montéclair dans le Milanais, au service de Charles Henri de Lorraine, ignorant par exemple quels musiciens il a pu fréquenter ; toujours est-il qu’il a parfaitement intégré le style italien, l’exacerbation des passions et ses contrastes, ses ruptures abruptes, à l’instar de l’âpreté soudaine qui vient innerver la lamentation de Lucrèce (« Dove vai, crudo spietato ? ») à qui Monique Zanetti prête un beau tempérament et une étoffe autrement dense.

L’agonie de la patricienne, où voix et violon déploient les mêmes chromatismes avant d’expirer dans un même souffle, compte parmi les joyaux de cette anthologie au même titre que le duo de Pyrame (Jean-Paul Fouchécourt) et Thisbé (Monique Zanetti) « Que d’alarmes ! Quels sorts pour nos cœurs ! », à la ligne haletante et imprévisible. Au sein de cette vaste cantate, la plus longue que Montéclair ait jamais écrite, « moitié épique, moitié dramatique » comme il la qualifie lui-même, l’« historien » assume l’essentiel du discours, soit plus de soixante-dix lignes de récitatif narratif mais également quatre airs et ariettes, qui sollicitent abondamment les ressources expressives d’un Jean-François Gardeil heureusement en verve et empathique à souhait à l’endroit des infortunés amants. Puisse cette réédition faire des émules, car des vingt-quatre cantates qui forment le legs de Montéclair, seule une poignée a été gravée, sans parler des concerts, dont le programme se cantonne encore trop souvent aux mêmes pages de Clérambault ou de Rameau.

 

 

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