Musique de chambre

Tristan und Isolde

Par Julien Marion | lun 08 Juillet 2013 | Imprimer
 
Avec humilité et persévérance, Marek Janowski poursuit chez Pentatone Classics son intégrale hommage à Wagner. Après Le Vaisseau Fantôme, Parsifal, Les Maîtres chanteurs de Nuremberg et Lohengrin, il nous livre sa lecture de Tristan et Isolde.
On perçoit encore davantage, avec cette nouvelle étape, ce qui constitue le prix - mais aussi les limites - de ce projet. Prendre le parti de captations live d’opéras donnés en version de concert, c’est faire le choix, assumé ou pas, de privilégier la musique au détriment du théâtre, à charge pour les interprètes de faire vivre le théâtre par la seule musique, pour suppléer l’absence de scène. Dans les œuvres où l’action dramatique est nourrie (Le Vaisseau Fantôme, Les Maîtres chanteurs de Nuremberg), ce défi est surmontable, et on a pu vérifier qu’il était surmonté. Il l’est plus difficilement dans des œuvres au contenu plus statique : on l’avait mesuré dans Parsifal, on le mesure de nouveau avec Tristan et Isolde.
A l’auditeur habitué, dans cet opéra, à un couple de chanteurs-titans (Kirsten Flagstadt-Lauritz Melchior, ou Birgit-Nilsson-Wolfgang Windgassen pour ne citer que les plus célèbres), dressés face à face avec « la fierté des tours de cathédrale », portés par un chef à la lecture cosmique, on doit un avertissement : il risque d’être surpris, voire déstabilisé par l'interprétation qui est proposée ici. Point d’héroïsme, de choc titanesque ou d’érotisme vénéneux, mais au contraire une vision intimiste, humaine : voilà ce que propose Marek Janowski. Dans Tristan et Isolde, c’est loin d’être un contresens.
 
Dans la continuité des précédents épisodes de cette intégrale, on retrouve ici la volonté permanente d’alléger le discours orchestral (ce qui n’exclut pas de brèves mais spectaculaires éruptions), avec un travail remarquable sur la texture orchestrale. Cela paye en particulier au II, dans une Liebesnacht au ciel éclairé d’étoiles, mais aussi au III, où la mort de Tristan émeut véritablement à force d’être dénuée de pathos.
On a plaisir à retrouver avec l’Orchestre Symphonique de la Radio de Berlin les mêmes qualités de discipline et les mêmes jeux de timbres que l’on avait pu apprécier lors des parutions précédentes.
La distribution se plie avec bonheur à cette approche de l’œuvre.
Nina Stemme est bien l’Isolde magistrale que l’on a pu acclamer à Bayreuth, et que le disque (EMI) avait déjà immortalisée, certainement la plus convaincante des titulaires du rôle de ces dix dernières années, avec Waltraud Meier. La ressource vocale (métal, endurance, projection) reste immense, mais elle ne sert pas à écraser ou à impressionner (cf. Nilsson). L’incarnation est d’une belle maturité : c’est celle d’une Isolde douce et maternante, et non insolente. Plus d’une fois, on pense à Flagstatd...
Avec le Tristan de Stephen Gould, on est, question format, un cran en dessous. Ce n’est pas indigne, loin de là, c’est au contraire d’une probité qui mérite d’être soulignée. Mais alors que Nina Stemme peut regarder le rôle d’Isolde en face, Stephen Gould regarde le rôle de Tristan par en dessous : pour l’héroïsme, on repassera. Est-ce rédhibitoire ? Pas nécessairement, l’approche chambriste de Janowski étant adaptée à un format de ce type (à moins que ce ne soit l’inverse...) : les allégements dans la Liebesnacht sont très réussis, et, comme déjà souligné, la mort, au III, réussit à franchement émouvoir.
Très belle Brangäne de Michelle Breedt, habituée de Bayreuth depuis 2000, à qui l’on sait gré d’alléger au maximum sa voix dans les appels du II, en se contentant de les chanter.
En roi Marke, Kwangchul Youn fait valoir un timbre qui reste séduisant en dépit des années, et un solide métier. C’est déjà beaucoup, et le monologue du II est réussi. Rien à redire, non plus du Kurwenal vocalement sain et dramatiquement très investi de Johan Reuter, ni des seconds rôles.
A condition de ne pas le mesurer à ses glorieux et épiques prédécesseurs dans la discographie, on tirera donc de ce Tristan chambriste de nombreuses satisfactions. Il propose de l’œuvre une vision dans doute réductrice, mais incontestablement aboutie et par ailleurs parfaitement cohérente avec les précédents jalons de l’intégrale.
 

 

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