Fifi et Karina sur leur île

Niobe, regina di Tebe

Par Laurent Bury | lun 02 Février 2015 | Imprimer

Il faut le rappeler, Agostino Steffani existait déjà avant que Cecilia Bartoli s’en entiche. Sa musique, qui ressemble fort à du Monteverdi avec de vrais morceaux de Lully dedans, n’a pas attendu 2012 pour être enregistrée : ne serait-ce que dans le domaine de l’opéra, Alarico et Orlando generoso ont été commercialisés en 2006 et en 2009, par exemple. Quant à la résurrection scénique de ses œuvres, la Niobe a été donnée à Schwetzingen à l’été 2008 par Thomas Engelbrock à la tête du Baltasar-Neumann Ensemble, et le spectacle monté par Lukas Hemleb fut notamment repris en septembre 2010 à Covent Garden (voir compte rendu). A Londres, les rôles principaux étaient tenus par Véronique Gens et Jacek Laszczkowski, mais on trouvait aussi, autour du couple central, quelques noms qui commencent sérieusement à faire parler d’eux dans le domaine baroque, comme Iestyn Davies, Tim Mead et Delphine Galou, sans oublier Bruno Taddia et Alastair Miles.

C’est justement ce qui manque à la présente version, gravée suite à la première nord-américaine de l’œuvre en juin 2011 : les deux principaux protagonistes y distillent d’immenses beautés, on y reviendra, mais on a hélas le sentiment qu’ils sont isolés sur une île, un océan les séparant des comparses qui peinent à les rejoindre à ce niveau d’excellence. Entendons-nous bien, personne ne chante mal, mais les différents membres de cette équipe ne nous emportent jamais sur les mêmes sommets que les deux stars qu’ils côtoient. Déjà présente à Londres, la soprano Amanda Forsythe ne manque pourtant pas de piquant, mais du côté des voix graves, Jesse Blumberg manque cruellement de noirceur dans le rôle du magicien Poliferno, reproche qui vaut un peu moins pour le Tirésias de Christian Immler. Le ténor Colin Balzer s'en sort plutôt bien, malgré des intonations parfois un peu trop anglo-saxonnes. Pour les voix masculines les plus aiguës, Aaron Sheehan et Terry Wey se laissent écouter mais ne marquent guère l’auditeur. Même José Lemos, qui hérite du rôle travesti de la nourrice Nerea, échoue à conférer la moindre truculence à un personnage qui ne demande pourtant que cela. Ces gens-là chantent fort correctement, mais où est le théâtre, où est la vie ? Il s’agit là d’un enregistrement de studio, et peut-être une version de concert aurait-elle été préférable, ou même un live du spectacle donné à Boston en 2011, à supposer que le spectacle empesé, emplumé et cuirassé réglé par Gilbert Blin ait permis aux artistes de donner le meilleur, même s’il dégage de forts relents de naphtaline, ce qu’on devine à l’écoute de certains récitatifs désespérément statiques. La faute en incombe peut-être aussi à la double direction d’orchestre, partagée entre les luthistes Paul O’Dette et Stephen Stubbs : plus soucieux de joliesse de détail que de dramatisme et d’énergie d’ensemble, ils ne confèrent pas toujours à cette partition la vigueur qu’on souhaiterait.

Heureusement, il y a Karina Gauvin et Philippe Jaroussky, deux voix complémentaires par tout ce qui les oppose, mais réunies par une musicalité et une expressivité aussi différentes qu’efficaces. Dès que l’un des deux ouvre la bouche, notre oreille est captivée. Naturellement, leurs airs et duos forment la ligne de crête de cette intégrale inégale. Hasard extraordinaire, le découpage en trois disques de longueur à peu près équivalente, qui ne correspondent pas tout à fait aux trois actes, permet de terminer chaque galette sur un clou musical : le duo Niobé-Amphion pour la première, l’air de bravoure d’Amphion pour la deuxième. Idéalement, le troisième acte devrait se terminer sur le grandiose suicide d’Amphion et la non moins extraordinaire transformation en statue d’une Niobé harcelée par ses visions funestes. Hélas, les comparses reviennent sur le devant de la scène, et ces cinq dernières minutes semblent bien longuettes, malgré une assez belle chaconne conclusive.

 

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