Non, ce n'est pas un sacrifice

Sacrificium

Par Christophe Rizoud | dim 18 Octobre 2009 | Imprimer
Ainsi, sous prétexte qu’on ne la voit jamais (ou rarement) sur scène, Cecilia Bartoli ne serait pas une chanteuse d’opéra mais un produit soumis à une stratégie marketing imparable, établie par le Vivaldi album il y a une dizaine d’années. Un phénomène commercial et vocal dont certains dénoncent les artifices. Sacrificium, son dernier opus, semble donner raison à ces détracteurs. Une thématique nouvelle montée en épingle : les castrats après La Malibran, les opéras interdits par Clément XI (Opera proibita), Salieri, Gluck et Vivaldi. Un concept donc et le slogan qui va avec : « le sacrifice au nom de la musique de centaines de milliers de garçons », vibrant plaidoyer contre l’éternelle exploitation du corps humain. Les eunuques bien chantants d’hier et les mannequins anorexiques d’aujourd’hui, même combat ! Et au bout du compte, la récupération à des fins commerciales de l’histoire d’enfants fabriqués chanteurs de la fin du 17eau début du 19e siècle par une ablation des testicules. Le barbarisme des hommes prétexte à l’étalage d’une virtuosité dont Cecilia Bartoli, depuis le début de sa carrière, a repoussé les limites. Le tout accompagné d’un packaging tapageur avec notamment des photos qui, une fois encore, frisent le ridicule. On y voit, inspiré par diverses œuvres d’art, le montage du visage de la cantatrice sur des corps asexués pétrifiés dans le marbre. N’en jetez plus, la coupe est pleine !
 
Avant de hurler avec les loups, reconnaissons cependant la qualité de la démarche. Le livret luxueux qui tient lieu de coffret s’avère une mine d’informations avec notamment un « précis du castrat » qui étudie la question par ordre alphabétique, de « Air de malle » à « Zeno (Apostolo) ». Les partitions exhumées pour l’occasion font, à quelques exceptions près, l’objet d’un premier enregistrement mondial dans des conditions idéales qui nous donnent à mieux comprendre un âge disparu. Le succès des castrats tenait non seulement au caractère extraordinaire de leur voix mais aussi à leur technique ébouriffante car enlevés et opérés avant la puberté, ils commençaient à étudier la musique dès le plus jeune âge. Leur science du chant a suscité des airs parmi les plus difficiles à interpréter, jouant à la fois sur le souffle, l’ambitus, les écarts de registres et la colorature. Ainsi nous dit-on que « Cadro, ma qual si mira », extrait de Berenice, un opéra de Francesco Araia, compte « trente mesures de coloratura ininterrompues, pleines d’intervalles descendants » en accord avec le texte de l’aria : « cadro » (je tomberai), « monte » (montagne) ; « precipitando » (precipitant). Un défi que Cecilia Bartoli relève haut la main tout comme elle se joue des pièges accumulés par Nicola Porpora dans « Nobil onda » et dans «  Come nave in mezzo all'onde » : sauts d’octave et vocalises en rafale sur des tempi échevelés. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il semble même que la chanteuse ait encore gagné en agilité. Pour éviter toute lassitude, dans un souci on ne peut plus baroque des contrastes, des andante élégiaques s’intercalent entre les airs de tempête et de fureur. L’occasion pour l’auditeur de reprendre ses esprits et pour Cecilia Bartoli d’exposer une autre facette de son art : l’expressivité portée par un timbre qui semble avoir retrouvé sa chair, pulpeux même avec des effets frémissants d’ombre et de lumière. « Qual farfalla » de Leonardo Leo, dont la composition imite le battement d’ailes du papillon, est prétexte à trilles et mezza voce délectables. Dans le même genre et avec la même maestria « Usignolo sventurato », un air de Siface écrit par Nicola Porpora, contrefait le chant du rossignol. Extrait d’un oratorio d’Antonio Caldara, La morte d’Abel, seule et magnifique incursion dans le domaine de la musique sacrée, « Quel buon pastor son io » est modulé avec une ferveur qui touche au sublime. Les excès mêmes dont sont emplies ces partitions servent le chant de Cecilia Bartoli, lui aussi à la limite d’un maniérisme qui, dans ce répertoire, trouve sa pleine justification. Au contraire de Maria, l’hommage à Malibran qui la mesurait à des fantômes dont on possède le témoignage sonore, Callas en tête, elle navigue ici sans rivale. Souveraine. Alors, peut-être pas une chanteuse d’opéra au sens habituel du terme mais une interprète unique qui propose avec Sacrificium son meilleur disque depuis le Vivaldi album. Comme lui, anthologique.
 

 

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