Theatrum Cavalli

Ombrai mai fu, Francesco Cavalli opera arias

Par Claire-Marie Caussin | mer 13 Mars 2019 | Imprimer

Bien avant sa parution sous le label Erato, le nouvel album de Philippe Jaroussky avait déjà fait parler de lui en raison de sa pochette qui pique la curiosité – et les yeux : Venise, un masque, l’assemblage exubérant de couleurs disparates… C’est finalement un bon avant-goût de ce que nous réserve ce disque.

A en juger par la variété de ses partitions, Francesco Cavalli, maître incontesté de l’opéra au cœur de la Sérénissime, témoigne d’un goût tout baroque pour le mélange des genres et des registres : élégie, burlesque, comédie, drame, amour heureux et amour déçu s’y côtoient avec bonheur. Son œuvre entière est un théâtre, dont le contre-ténor se propose de jouer les différents rôles.

En découle un programme tout à fait anarchique passant, sans transition aucune, du plus bel air d’amour (« Misero Apollo ») à l’ardeur guerrière (« All’armi mio core »), de la pastorale parodique (« Ninfa bella ») à la plainte sur le temps qui passe (« La bellezza è un don fugace »).

Un programme décousu ? Sans équivoque. Mais un programme incohérent ? Etonnamment pas. On se plaît dans ce jeu de masques, dans ce labyrinthe du sentiment où chaque air est une surprise.

Cet album est sauvé du désordre et de la confusion par le sens du texte dont Philippe Jaroussky fait preuve. Si l’extrait de Xerse qui ouvre l’album souffre malheureusement quant à la justesse d’intonation, ce défaut est vite corrigé et laisse place à une voix pure, homogène, que chaque mot vient colorer.

On pourrait souhaiter parfois des consonnes plus sonores ; mais le contre-ténor s’empare du texte de manière si détaillée, et construit un parcours dramatique si cohérent pour ses personnages qu’on le suit sans réserve. « Io resto solo ?... Misero, cosi va », extrait d’Eliogabalo, témoigne ainsi d’un chant particulièrement engagé et profond, soutenu par un ensemble Artaserse des plus éloquents.

Cela n’empêche pas des moments plus légers, tels que le très réussi « Ninfa bella » accompagné de Marie-Nicole Lemieux où, l’un en satyre, l’autre en nymphe, se disputent la palme de l’expressivité et du comique. Philippe Jaroussky trouve également en la soprano Emöke Barath une partenaire de choix le temps de deux duos où les voix se mêlent avec une délicatesse remarquable.

Cet album plonge ainsi l’auditeur sans ménagement dans l’œuvre de Cavalli, en traversant pas moins de quinze opéras du compositeur. La voix, au service du texte et du drame, est impeccablement secondée par les musiciens de l’ensemble Artaserse. Ces derniers sont à la fois à l’écoute du contre-ténor et acteurs dans l’expression des passions, variant les nuances et les couleurs, aussi bien dans les airs que dans les sinfonie.

Un enregistrement émouvant, burlesque, profond, exubérant. Un album qui fait « Pow » et qui fait « Wow » : sa pochette n’avait pas menti.

 

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