Enfin servi par les plus grands

Orchesterlieder Volume 1

Par Laurent Bury | ven 05 Août 2016 | Imprimer

Loin de nous la pensée de contester le mérite des vaillants chanteurs qui acceptent courageusement de déchiffrer des partitions qu’ils n’auront sans doute guère l’occasion d’interpréter à nouveau, passé le temps de l’enregistrement censé ressusciter une œuvre oubliée. Apprendre un rôle entier sans grand espoir de le (re)chanter un jour en scène ou en concert, c’est faire preuve d’une abnégation qui devrait faire oublier toutes les imperfections que peut comporter la prestation de ces artistes. Hélas, ces pionniers n’ont pas toujours la séduction vocale de leurs confrères plus réputés. Heureusement, il vient parfois un jour où les stars finissent par accepter de se pencher sur ce répertoire qui était, vingt ans auparavant, l’apanage des obscurs, des sans gloire. Le temps ayant accompli son ouvrage, Walter Braunfels bénéficie (en terres germanophones, du moins) d’un regain d’intérêt qui devrait permettre sa réinscription durable au répertoire des concerts et des salles de spectacle. Il serait sans doute grand temps qu’une salle française ose programmer Les Oiseaux, mais cela viendra peut-être.

En attendant, il faut saluer l’initiative du label Oehms Classics, qui a décidé d’enregistrer deux disques de Lieder avec orchestre de Braunfels. Et cette fois, en faisant appel à quelques-uns des meilleurs chanteurs du moment, notamment dans le domaine wagnérien. Et pour le second volume, à paraître à la rentrée, on nous annonce un trio féminin de haute volée : Genia Kühmeier, Camilla Nylund et Ricarda Merbeth. Les deux CD sont dirigés par Hansjörg Albrecht, qui n’est certes pas une star de la baguette, mais qui a le bon goût de se mettre au service de cette musique (on lui doit déjà un disque d’œuvres pour orchestre paru chez Oehms en 2012) et d’y entraîner avec dextérité la Staatskapelle Weimar. Le disque permet d’ailleurs largement d’apprécier les qualités de la phalange en question, puisqu’il inclut une œuvre hors-sujet au sens strict : le poème symphonique Don Juan, suite de sept variations sur le thème du « Fin ch’han dal vino » de Don Giovanni. Malgré son prétexte lyrique, pas de chant dans cette œuvre de plus d’une demi-heure. Et si l’on voulait chercher la petite bête, on pourrait même trouver que deux des plages chantées ne sont pas vraiment des Lieder avec orchestre, car il s’agit d’extraits du fameux opéra Les Oiseaux, créé en 1920 mais dont les premières esquisses remontent à 1913. Le numéro d’opus attribué à ces deux airs étant celui de l’opéra, il n’y a pas même lieu de supposer que le compositeur les aurait publiés séparément.

Mais qu’importe s’il y a légèrement tromperie sur la marchandise, puisque la marchandise est si belle ! Valentina Farcas est une soprano colorature aux aigus cristallins et à la virtuosité jamais prise en défaut par l’air du Rossignol, digne de sa contemporaine Zerbinette. A Klaus Florian Vogt revient l’air de qui conclut l’opéra, les adieux qu’adresse à la forêt le personnage principal, Hoffegut, le gentil rêveur idéaliste, alors que son camarade Ratefreund serait plutôt le « méchant » de l’histoire. L’actuel Parsifal de Bayreuth prête au personnage la clarté unique de son timbre et la pureté d’accents de son Lohengrin. La part du lion revient cependant à Michael Volle, l’un des meilleurs Sachs, l’un des meilleurs Hollandais d’aujourd’hui. Lui sont confiés deux poèmes de Hölderlin et un autre de Hermann Hesse, qui prirent une résonance particulière avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale, durant laquelle Braunfels se convertit au catholicisme ; les trois mélodies furent d’ailleurs créées ensemble en décembre 1918. Le baryton-basse y déploie toutes les ressources de son art, avec une expressivité en tous points admirable. Ainsi servi, qui résisterait encore à Braunfels ?

 

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